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Nouvelles locales

Un grand poète

Les grands poètes sont habités. Par des réalités qui leur imposent de bouleverser l’ordre du langage ordinaire. Réarranger une syntaxe devenue étrangère à ces étrangetés qu’un être humain porte en lui à force d’avoir subi des assauts du dehors et du dedans. Antonin Artaud a dit que « Tout vrai langage est incompréhensible ». Si nous parvenions à parler le langage de nos vérités intérieures, nous ne serions plus capables de communiquer. Et à l’inverse, nos sociétés obsédées par la communication ne savent plus rien dire de nos vérités intérieures. La littérature qu’ils produisent est à leur image : le plus souvent impuissante à inventer, paresseuse à chercher des mots et des formes capables de refléter ce qui se passe à l’intérieur d’un être.

Il existe, heureusement, loin du marchandage qui tient lieu de notre vie littéraire, des veilleurs, des ouvriers de l’ombre, des gens tenaces qui tentent d’arracher un peu de leur savoir aux splendeurs et aux terreurs silencieuses. C’est le cas de Serge Marcel Roche dont les éditions La Rumeur libre rééditent, ces jours-ci, sous le titre général de Journal du Buisson endormitrois textes : Ma vie au village, Journal du Buisson endormi Et Conversation.

La notice qui accompagne la collection nous apprend que Serge Marcel Roche, né en 1957, vit depuis vingt ans dans un village de l’Est du Cameroun, où il dirige un centre culturel. Pour le reste, il suffit d’ouvrir le livre pour se laisser happer par une oreille, un regard, une traversée du langage d’une force incroyable. Pas de pittoresque ici, pas de folklore pour « vieux gens albo-civilisés »aucune trace de « Défigurer l’Histoire »de cette Afrique préfabriquée pour cabinets de curiosités par « bouches scorbutiques ».

D’emblée nous sommes immergés dans la trame dense d’un corps, d’un esprit, d’un espace où les frontières vacillent. Nous sommes entraînés dans un monde où nos catégories de pensée ne fonctionnent plus. « Toute la forêt a des blessures dans le dos et nous vivons dedans. » Ce  » Nous « par la puissance du verbe poétique, devient nôtre, le temps d’un voyage-lecture, d’une expérience-lecture.

Le poète n’est pas le guide, celui qui serait doté d’un savoir que nous ne possédons pas, il assume l’ignorant : « De mon trou dans l’incision que j’ai faite et dans l’indécision d’être là ou de ne pas être là. » » Vis «  et pas Je vis « LE je s’estompe, ses contours deviennent indéfinis « entre les couches de chaleur » Ou « sous les poussées guerrières dans la nuit verte ». Depuis c’est bien « le vide de mon retrait »Depuis « la coupe de mon rien » que nous parviennent ces paroles qui se méfient même de cette chimère exaspérante ou de ce trophée dérisoire qu’on appelle poème.

Car il ne s’agit pas, ici, de créer des textes pour alimenter un circuit, mais de rechercher la vérité de ce qui est vécu. « au bord d’une blessure »Dans « l’oubli boisé du cœur antique »près de « Les ombres de la prison »au milieu de « tous les bruits d’insectes traversant la nuit ». Le poète « recompose de vieux poèmes et ne lave jamais ses pantoufles »c’est similaire à « l’idiot inutile des routes »celui qui sait ça « Quand nous arrêtons de marcher, nous commençons à faire la guerre avec les mots, puis avec les mains, avec la terre, puis nous trouvons quelqu’un à jeter dans l’oubli. »

En lisant Serge Marcel Roche, la langue redevient vivante et attentive. Il faut saisir « ce bruit incessant de la genèse » qui entoure le village. Ce village qui n’est pas un décor mais qui « m’attrape au garrot », « enfoui en moi » comme la forêt, autour, et « le paysage malmené ». Il ne s’agit pas de « lucubrer » des poèmes mais « avoir des mots à soi, de langue crue, de palais cannibale, qui sentent la peau, l’eau, le trottoir, l’humidité, des mots qu’en marchant on garde dans la bouche ».

Les paroles de Serge Marcel Roche, nous les garderons longtemps dans nos bouches, comme un don fraternel, « avec l’odeur du café et des vieux feux ». Ces mots paysagers, échos d’un « Pygmésie intérieure », fascinant, monstrueusement beau. Nous n’oublierons pas de sitôt ces phrases déchirantes que nous nous mettons dans les yeux pour ne pas voir le combat à mort qui se joue en nous et hors de nous à chaque instant : « Les fourmis blanches me mangent le corps », « on surveille la métempsycose, un signe chez les nouveau-nés », « Les cheveux dans la savane inondés de lumière, là jusqu’à la tombée de la nuit-couteau. »

Et qu’entend-on au loin ? Le petit moineau nommé Cossyphe : « L’oiseau chante, on passe par le chemin de sa tendresse, par le feu clair de sa joie contre l’écorce des manguiers. » Et cette odeur âcre qui nous atteint les narines ? « Oh, ne t’inquiète pas. Ce sont les os des méchants qui pourrissent là. »

New Grb1

Gérard Truchon

An experienced journalist in internal and global political affairs, she tackles political issues from all sides
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