Divertissement

Trousse de secours : retour entre folk et pop


A 71 ans, Bruce Springsteen, signe son 20e album, lettre pour vouset abandonne la fiction et ses brillants déguisements pour revenir à son histoire personnelle

On pourrait presque parler de nostalgie tant cet opus montre un Bruce Springsteen regardant dans le rétroviseur, les multiples références à une époque épique, celle des années 1970, dont le son du E Street Band réformé rend ici un hommage appuyé.

Alors oui, il regarde du côté de La rivière avec cette production, du tranchant dans les guitares, de somptueux arrangements de clavier et de piano et une profondeur de groove caractéristique rappelant la trilogie héroïque qui emporta Springsteen vers la stratosphère du rock : Né pour courir, ténèbres aux abords de la ville et La rivière. Mieux, pour compléter un track listing écrit en quelques jours et surtout dans l’optique de reformer son backing band, il est allé repêcher trois vieux titres datant du tout début des seventies. Et ces chansons n’ont rien perdu de leur verve, de leur attaque et de leur pertinence. Bruce a recyclé d’anciens titres, comme il l’a fait sur Haute espoirs en 2013, qui remontent à sa période héroïque. C’est à cette époque qu’il s’appelait New Dylan, ce qui semble totalement et définitivement justifié, s’amuserait-on à dire en écoutant le fantastique « Song For Orphans » et le génial – le mot est pesé ! – « If I Was A Priest », qui rappelle les grandes harangues chantées par les Zim, ou le poignant et prenant « Janey Needs A Shooter ». Le plus surprenant, c’est que ces chansons vieilles de 50 ans s’intègrent parfaitement dans ce nouvel album, même si en terme de composition et d’écriture pure, on reste plus dans le trip « bravery pieces » et les textes ésotériques que Bruce affectionnait à cette époque. . la. Ces trois titres presque cinquantenaires peuvent sembler à première vue assez éloignés du plan d’ensemble de cet opus basé sur la nostalgie et la quasi-confession, mais au final ils s’inscrivent parfaitement dans ce lettre pour vous de presque nulle part ! Car c’est l’urgence qui a dicté l’enregistrement de cet album remarquable, en seulement cinq jours, dont un était réservé à l’écoute de ces enregistrements, ce qui renforce ce côté puissant…. Et vie! Avec le E Street Band, ils ont recréé en quelques jours un nouveau mur du son, à la Spector, seventies en diable.

Lettre à vous, qu’on peut surnommer « Lettres de mon ranch », par notre Daudet du New Jersey, célèbre la musique, l’amitié et la fraternité, des points que Bruce a toujours défendus dans son répertoire – ce n’est pas par hasard qu’il a écrit « We take care of our own » en 2012. Ce disque étonnant est nourri de clins d’œil à des amis décédés, dont deux des membres – Dany Federeci et Clarence Clemons – de sa machine rock’n’roll, le E Street Band, ou encore dans le très élégiaque « Last Man Standing », à peu près de son tout premier groupe, le Castiles, dont il est le seul membre survivant. En tout, douze titres et près d’une heure de musique. Et pas une minute à perdre.

Contrairement à son habitude, depuis son tout premier disque et jusqu’à étoiles de l’Ouest, il se met en scène. Il a laissé de côté sa galerie de personnages qui hantaient ses chansons et qu’il incarnait si bien, tous ces losers errants dans le midwest ou dans les villes fantômes, mais aussi ces travailleurs malchanceux, ces jeunes qui grandissent trop vite, ces musiciens, ces  » têtes d’essence », qui errent sur les autoroutes. Il a remplacé tous ces cow-boys fatigués, ces « cols bleus » désabusés pour parler de lui, à la première personne, de sa vie, de sa renaissance grâce au rock’n’roll et de sa passion pour la musique.

Et il chante, moins puissamment que par le passé. Certes sa voix, proche de celle de Étoiles occidentalesmontre un registre beaucoup plus nuancé et expressif, évoquant en quelque sorte son chant sur Nebraskaavec ce côté chuchoté, chuchoté… Car ici, c’est plus une revue de tout ce qui était au centre de sa vie, ses amis, sa famille, la religion aussi, sa musique, qu’un rock et de la politique, une question qu’il évoque par métaphore sur le seul titre vraiment évident – « Rainmaker » – où l’on peut sans effort et implicitement deviner la personne à laquelle le verset fait référence : « un clown criminel a volé le trône et vole ce qu’il ne pourra jamais posséder ».

Springsteen raconte dans l’interview accordée à Rolling Stone qu’il a écrit cette chanson avant l’entrée en fonction de Trump, mais ce titre n’a visiblement rien perdu de sa pertinence et la sortie de cet album à dix jours de l’élection présidentielle américaine n’est pas non plus un hasard. On s’en souvient Travailler sur un rêve, également sorti en pleine période électorale, avait accompagné le retour des démocrates à la Maison Blanche avec l’élection de Barack Obama.

lettre pour vous se présente donc sous une forme de déclaration étonnamment personnelle : elle s’explique aussi par le fait qu’il a passé ces dernières années à visiter et à revisiter sa vie, d’abord sous la forme d’une remarquable autobiographie – Né pour courir – mais racontant sa vie tous les soirs dans un théâtre de Broadway pendant plus d’un an. Ce travail lui aura permis ce passage de personnages fictifs à des personnages réels, lui en l’occurrence. On entend l’homme tel qu’il est : calme ou colérique, heureux ou déprimé, le musicien et l’auteur, bref, tout ce que l’image de Bruce Springsteen peut incarner et véhiculer. Le must have de la semaine et déjà un classique.


Belkacem Bahlouli

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