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« Sans la résurrection, il n’y aurait pas de christianisme »


La croix l’hebdomadaire : Selon diverses études, seulement la moitié des personnes se déclarant catholiques croient en la résurrection du Christ, et il y a même un tiers de sceptiques parmi les pratiquants. Vous les croyants, vous avez tous les deux une opinion différente sur la question, que vous avez chacune exposée dans un livre. Que signifient ces chiffres pour vous ?

Denis Moreau : C’est assez normal, c’est difficile à croire. Je ne suis donc pas plus surpris que cela, étant entendu qu’il faut demander aux personnes interrogées ce qu’elles entendent par résurrection.

Guillaume de Fonclaire : Cela correspond à mon expérience personnelle. Je connais un monsieur qui s’arrête plusieurs fois pendant la récitation du Credo, faute de pouvoir dire certaines choses. Pour moi, la croyance en la résurrection n’est plus un marqueur de foi. Cependant, je me considère comme catholique. Je sais que la foi en la résurrection est fondamentale, donc je me présente généralement comme un chrétien inachevé.

→ CRITIQUE. « Résurrections », de Denis Moreau : passer le mur de la mort

MP : Qu’est-ce qu’être chrétien ? Quelqu’un qui écrit ce que vous dites sur Jésus-Christ est chrétien, me semble-t-il. Cela me rappelle un article que j’ai dû écrire sur le sujet : je n’y suis pas vraiment arrivé. Il y a la définition sociologique – être baptisé – mais tous les baptisés ne se considèrent pas chrétiens. Il est possible de lister les articles de foi et de voir lesquels sont « cochés » ou non, mais ce n’est pas très convaincant. Je pense qu’il s’agit plus de « croire en », dans le sens de « mettre foi en Jésus-Christ » que de « croire que »…

Je me retrouve bien dans l’inachevé, ou l’inachevé, je comprends très bien qu’on ait des difficultés. Certains articles de foi me posent aussi des problèmes, certains concernant Marie par exemple, mais je ne ressens pas le besoin d’écrire dessus, ne serait-ce que pour ne pas déranger ceux qui y croient, et cela ne me dérange pas. ne t’empêche pas de dormir. (S’adressant à Guillaume de Fonclare 🙂 Quand je lis votre livre, je vous vois sur votre chemin vers cela. Certaines pages sont assez poignantes, habitées par une certaine forme de tristesse de ne pas en arriver là.

Qu’est-ce qui vous a décidé à prendre la plume pour parler de votre rapport à la résurrection ?

MP : C’est la conjonction de plusieurs moments existentiellement difficiles – les Vendredis saints qui m’ont fait regretter les dimanches de Pâques – et l’adresse d’un lecteur.

G. de F. : Lorsque j’étais chroniqueur à La Croix, j’ai écrit un jour que j’étais un chrétien insatisfait, parce que je ne croyais pas à la résurrection. Cela m’a valu une volée de bois vert de certains lecteurs, mais aussi des lettres sur le sujet : « Je suis content que vous l’ayez mentionné parce que je le suis aussi. » Un de mes oncles, très religieux, m’a dit qu’il avait beaucoup de peine pour moi, car à ses yeux, c’est le ba-ba du catholicisme. Mais pour moi, être chrétien va au-delà de la foi en la résurrection.

→ VIDÉO. Que célèbrent les chrétiens à Pâques ?

MP : C’est tout de même ce qui rend la vie de Jésus unique. S’il n’était pas réputé pour être ressuscité, je ne suis pas sûr qu’on se souviendrait de lui aujourd’hui. Si on évacue ça, on perd quelque chose, il me semble.

G. de F. : Il est certain que sans la résurrection il n’y aurait pas de christianisme.

L’un et l’autre, quelle a été votre évolution personnelle sur cette question ?

MP : Faith, je suis tombée dedans quand j’étais petite. Entre 18 et 22 ans, j’ai eu une légère crise de foi. J’étudiais la philo, c’est normal que ça « frotte ». Le philosophe qui m’a ramené au christianisme est Descartes. La phrase de saint Paul « Si le Christ n’est pas ressuscité, votre foi est vaine » attiré mon attention sur le caractère central de l’affaire. Ensuite, j’ai vraiment ressenti la puissance de la foi en la résurrection dans certains moments douloureux ou tragiques de ma vie, des deuils… Mais il a fallu attendre 35-40 ans, et de vraies crises existentielles, pour sentir à quel point cela pouvait être important pour moi .

G. de F. : J’ai d’abord été élevé dans la foi catholique, puis mes parents sont devenus protestants et j’ai suivi sans trop de difficultés. A la mort subite de mon père, j’ai associé, de façon un peu inconsciente, des figures qui n’étaient pas associables : celle du Christ et celle de mon père. Après avoir découvert à la fin de mon adolescence que j’étais à côté de la plaque, il y a eu une rupture. J’ai longtemps été un athée pratiquant, voire virulent.

Puis les choses ont changé. Il y a cinq ou six ans, je suis allé en retraite de plusieurs semaines chez un écrivain, perdu sur les causses du Lot, pour écrire un livre sur Dieu. carrément ! (Des rires.) J’étais seul avec moi-même et avec la nature. Et il s’est passé le contraire de ce que je pensais : j’étais parti combattre Dieu, j’ai été pris… Quand je suis revenu, je n’étais plus le même sur le plan spirituel. Je ne suis plus l’agnostique borné qui considère tout cela comme de la superstition ou du paganisme. La question de la résurrection s’est posée assez rapidement. Et c’est là que j’ai réalisé mes limites.

Ressentez-vous un manque de ne pas y croire ?

G. de F. : Oui, car c’est la base de la religion que je souhaite pratiquer : le Christ est le Messie, le fils de Dieu. Quand je vois comment vivent ceux qui y croient, ça peut m’interroger. Il y a, chez certains, quelque chose qui les éclaire, qui les anime. Moi, je ne me sens pas éclairé ou animé, même si j’ai foi en quelque chose de plus grand que moi. Je connais des gens qui sont passés de « je ne crois pas » à « je crois », et leur vie a changé, ils ont changé. Cela m’interroge vraiment. Quand on croit à la résurrection, les barrières s’effondrent, les frontières tombent, quelque chose s’ouvre qui transcende l’existence, qui transfigure aussi certainement. Je voudrais le croire, mais malgré tous mes efforts, cela ne vient pas. (Des rires.)

DM : Vous dites que vous croyez en la vie après la mort, quelle différence faites-vous avec la résurrection ?

G. de F. : Je crois plus à une survie de l’esprit, l’idée de la résurrection du corps m’est assez étrangère.

MP : C’est marrant, parce que pour moi c’est l’inverse. L’idée de la survivance de l’esprit seul est une position philosophique, on la retrouve chez les Grecs, chez Socrate. Mais j’ai toujours eu du mal à comprendre ce que cela voulait dire car c’est encore moi qui dois survivre. Si ce qui reste de moi est un esprit pur, j’ai envie de dire : ce n’est pas moi.

G. de F. : J’avoue que j’ai un rapport particulier avec le corps, c’est assez lourd à cause des problèmes de santé que j’ai traversé. L’idée qu’un jour j’en serai débarrassée me dérange moins. Dans le christianisme, il y a un certain nombre de valeurs dans lesquelles on peut se retrouver. Mais tout n’est pas question de valeurs, et ne pas y croire reste délicat. La figure de Jésus me porte, la fin de son voyage – en tout cas avant Pâques –, injuste et cruel, touche ma sensibilité d’Occidental moderne. Mais cela a plus à voir avec la sensibilité qu’avec l’intellect. Reste à savoir ce qui, dans les Evangiles, se rapporte à sa figure, à la tradition…

MP : A supposer même que la résurrection soit une fraude complète, c’est au moins un coup de génie littéraire, les Evangiles ! Mais quand on parle du vrai Jésus, par rapport à son portrait, c’est compliqué. L’approche historico-critique est peut-être arrivée au bout de ce qu’elle pouvait donner. Plus je vieillis, plus je suis touché par cette phrase : « Seigneur, à qui irions-nous ? Vous avez les paroles de la vie éternelle. » Depuis trente-cinq ans que je fais de la philosophie, j’ai lu beaucoup de textes mais jamais rien d’aussi puissant que le Sermon sur la Montagne. Ça me touche, ça me nourrit.

N’y aurait-il pas une dimension de soutien psychologique dans le fait de croire à la résurrection ?

MP : Au fil du temps, je me retrouve dans une approche pragmatique de la foi. Oui, elle me console quand je suis mauvais et je l’accepte. Cet argument critique me semble faible. J’ai des faiblesses, cela ne me dérange pas de reconnaître que j’ai besoin de béquilles. Je pense même que c’est une forme de sagesse de ma part. Comme le dit saint Paul : « Ta force se déploie dans ma faiblesse. » Je défie Jésus sur la croix – « Sauve toi » – au cri qui jaillit quand on ne va pas bien : « Sauvez-nous, nous périssons. »

Vous utilisez souvent le mot « performatif » en rapport avec la foi. Êtes-vous convaincu que croire change réellement la vie ?

MP : Le mot a été utilisé par le pape Benoît XVI, ne me soupçonnez pas d’hétérodoxie ! (Des rires.) C’est un énoncé qui s’accomplit en même temps qu’il est énoncé. La foi transforme la vie au fur et à mesure qu’elle est proclamée. Cela fait-il partie de la méthode Coué ? Non, mais c’est toute la question de la volonté de croire. Je n’ai pas la réponse. S’il y a une décision, cependant, elle n’est pas ponctuelle, elle se déroule dans le temps. Comme ma foi en la résurrection me rend heureux, cet état alimente une sorte de bonne dynamique qui s’est amorcée et qui se maintient. Avec d’autres, ça peut être cassé, je comprends ça, surtout après un drame personnel. La foi est une grâce, ce n’est pas nous qui décidons. Pourquoi certains l’ont et d’autres pas ? C’est un mystère. C’est aussi pourquoi ce n’est pas par ce genre de discussion que nous allons nous convaincre.

G. de F. : Non, mais cela peut éclairer le chemin.

MP : En dernier recours, c’est encore le bon Dieu qui achèvera l’ouvrage.

G. de F. : Ah, c’est le mystère absolu, la question de la grâce. C’est un peu injuste cependant de penser que certains l’ont, d’autres pas. Ce n’est pas parce qu’un matin je vais me dire : allez, j’y crois… que le soir j’y croirai. Etre protestant en plus, c’est une vaste question !

MP : Pourtant, j’ai l’impression que beaucoup imaginent la grâce comme quelque chose qui tombe du ciel, comme Claudel derrière son pilier. Pourquoi pas, cela ne m’est jamais arrivé. Mais si par grâce nous entendons ce que Dieu nous donne qui nous fait du bien, cela peut être un bon livre, un coucher de soleil, un temps passé à bavarder avec des gens agréables, la terre qui craque au printemps.

G. de F. : Je suis d’accord, l’éclatement du printemps est assez exceptionnel, et il revient chaque année.

MP : Il a un côté résurrection…

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Écrivains

Professeur d’histoire de la philosophie moderne et de philosophie de la religion à l’Université
de Nantes, Denis Moreau (à gauche sur la photo), ancien élève de l’École Normale Supérieure, est l’auteur de Résurrections. Traverser les nuits de nos vies (Seuil, 304 p., 22 €). Parmi son impressionnante bibliographie, on peut citer Mort, où est ta victoire ? (Bayard, 2017), Comment peut-on être catholique ? (Seuil, 2018).

Romancier et écrivain, lauréat du prix France Télévisions en 2010 et du prix Ecrits et Spiritualités en 2016, Guillaume de Fonclare (à droite sur la photo), chroniqueur à La Croix de 2019 à 2021, est l’auteur deUne foi insatisfaite (Bayard, 128 pages, 14,90 €).

Le défi

La résurrection du Christ occupe une place centrale dans la foi chrétienne et inspire les écrivains. A l’occasion de Pâques, nous avons souhaité réunir deux auteurs qui viennent de publier sur le sujet. Denis Moreau témoigne, dans un texte mêlant réflexions philosophiques et récits personnels, des épisodes éprouvants de l’existence et de leur passage, à la lumière de la foi et de l’espérance en la résurrection. Guillaume de Fonclare évoque son attachement à Jésus, sa tristesse devant le tombeau vide et son incapacité à faire sienne la foi en la résurrection.

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