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refuge des valeurs humanistes en temps de guerre


Le Festival d’Avignon est réputé pour sa liberté d’expression. La manne annuelle de trois semaines de théâtre, de danse, de conférences et de récitals est un lieu où tout peut arriver. A l’heure où le conflit éclate à nouveau en Europe, les artistes interprètes du monde entier sont encouragés à partager leur vision dans une atmosphère de paix et de solidarité.

Le directeur du festival, Olivier Py, insiste sur le fait que la force d’Avignon réside dans la solidarité entre artistes internationaux, qui se réunissent pour partager leurs créations dans un environnement dynamique et serein.

Alors que certains contemplent des mondes fantastiques ou futuristes à travers la magie de l’évasion, d’autres choisissent de refléter des drames réels, y compris le conflit en Ukraine.

Des dizaines de maires à travers la France et l’Europe ont signé une pétition en faveur de l’Ukraine et des valeurs démocratiques au début de la deuxième semaine du festival.

utopie

Ils ont accusé la Russie de cibler l’idée même d’une coexistence pacifique entre voisins de langues, de traditions, de croyances et d’opinions. Autrement dit, une atteinte au « principe du pluralisme à la base de la démocratie, du projet européen ».

La pétition fait un parallèle avec la guerre en Bosnie-Herzégovine en 1992 lorsque les nationalistes serbes ont encerclé la capitale Sarajevo dans le but de la « purifier ethniquement », détruisant le symbole de la cohabitation entre citoyens de toutes nationalités et religions. À ce jour, le pays reste ethniquement divisé.

« La guerre est la pire chose dans l’humanité et le théâtre est la meilleure… c’est pourquoi il y a une dialectique entre le pire et le meilleur », a déclaré Py à RFI.

« Ce qui se passe au festival pendant trois semaines en juillet, c’est une utopie, une utopie du vivre ensemble ».

Une représentation dans la Cour d’honneur du Palais des Papes d’Avignon lors du festival international de théâtre (illustration). Christophe RAYNAUD DE LAGE

« Même si on ne parle pas de politique, c’est politique parce qu’on est en paix et parce que les liens entre artistes sont plus importants que les liens entre États. Hier, je l’ai expliqué aux Russes et aux Chinois (présents au festival) : ce que nous créons ici, c’est un moment de paix.

La programmation 2022 est dense avec une cinquantaine de spectacles entre danse, récitals, poésie et conférences proposés jusqu’au 26 juillet, agrémentés de nombreuses autres animations dans le programme parallèle « Off » qui se poursuit jusqu’au 30 août.

Alors que la guerre et la paix sont des thèmes communs, d’autres préoccupations de la société d’aujourd’hui sont également mises en évidence.

« Jogging » est la façon dont la réalisatrice libanaise Hanane Hajj Ali fait face aux catastrophes qui ont frappé sa maison au cours des deux dernières années. Même si elle a écrit la pièce avant le début de la crise économique, elle dit qu’il y avait déjà un net sentiment de « décomposition » dans l’air.

"Le jogging" une pièce de la metteure en scène libanaise Hanane Hajj Ali, présentée au Festival d'Avignon 2022/
« Jogging » une pièce de la metteur en scène libanaise Hanane Hajj Ali, présentée au Festival d’Avignon 2022/ © Marwan Tahtah / Festival d’Avignon

« Chaque fois que je faisais du jogging à Beyrouth, je pouvais sentir la corruption dans l’air », dit-elle. Elle place l’acte de faire du jogging comme un contraste sain avec le côté le plus laid de l’humanité. Elle a refusé de soumettre la pièce au comité de censure et l’a plutôt emmenée à l’étranger, où elle est jouée dans une cinquantaine de pays.

« La présence d’artistes du Moyen-Orient sur la scène mondiale est encore plus importante aujourd’hui face à la montée de l’extrémisme », dit-elle.

Le thème de l’exil est traité par la réalisatrice syrienne Rasha Omran, contrainte de fuir en Égypte en 2012 après avoir critiqué le régime répressif de Bachar al-Assad. « Ne pas pouvoir rentrer chez moi, c’est comme une blessure, ça me manque », dit-elle.

"La femme qui vivait dans la maison avant moi" un poème de Rasha Omran de Syrie, présenté au Festival d'Avignon 2022
« La femme qui habitait la maison avant moi » un poème de Rasha Omran de Syrie, présenté au Festival d’Avignon 2022 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

A Avignon, elle fait partie du spectacle « Shaeirat » (« poétesses » en arabe). Sa pièce intitulée « La femme qui vivait dans la maison avant moi », a été inspirée par son temps de vie dans un appartement précédemment habité par une femme grecque solitaire.

Elle dit que sa pièce est « un acte de résistance » et qu’elle garde un tout petit peu d’espoir pour son pays malgré le conflit en cours. « Des générations entières sont enterrées ou ont quitté le pays, mais les choses tournent en rond ».

Ensuite, il y a la misère et la souffrance causées par l’évasion fiscale, un sujet épineux abordé par la réalisatrice et comédienne québécoise Alix Dufresne.

L’idée de « Hidden Paradise » – présentée dans l’émission « Off » – est venue d’une entrevue à la radio avec un philosophe qui a souligné que l’évasion fiscale n’est pas quelque chose qui concerne seulement un pour cent de la population, elle est liée à tant de types ordinaires de souffrance au niveau quotidien.

« J’ai été choquée quand je l’ai entendu dire qu’attendre une heure de plus pour son bus ou attendre 8 heures aux urgences de l’hôpital, c’est directement à cause de l’évasion fiscale », a-t-elle déclaré à Muriel Maalouf de RFI.

« Hidden Paradise » d'Alix Dufresne du Québec, Canada fait partie du Festival de théâtre d'Avignon 2022.
« Hidden Paradise » d’Alix Dufresne du Québec, Canada fait partie du Festival de théâtre d’Avignon 2022. © Maxime Côté

Théâtre et humanisme

Alix Dufresne a commencé à regarder autour d’elle les personnes en souffrance dans la société, victimes de la pauvreté, et elle a pu voir la tension physique dans leur corps. C’est l’énergie qu’elle a voulu capter dans sa performance qui propose plusieurs reconstitutions de l’interview radiophonique, toutes plus rapides les unes que les autres, aboutissant à une danse explosive et frénétique.

La répétition et l’épuisement, explique Dufresne, sont un commentaire sur la façon dont la situation n’a pas changé au cours de toutes ces années, malgré les lanceurs d’alerte et les observateurs réclamant constamment que l’évasion fiscale soit traitée.

Olivier Py est bien conscient du déchirement, de la violence et du côté obscur que l’on peut apporter à la scène ainsi que de la joie et de la magie. Depuis l’Antiquité, le théâtre a permis aux cultures de se rassembler et de partager l’acte universel de raconter des histoires.

« Je crois qu’il s’agit de rassembler les humains en silence… en leur rappelant qu’ils sont mortels et qu’ils doivent prendre soin les uns des autres », dit-il.

« Il y a un lien indissoluble entre le théâtre et l’humanisme. Je ne pense pas qu’on puisse faire du théâtre qui ne soit pas humaniste… même le théâtre le plus monstrueux, le plus noir, le plus sanglant. Malgré tout, le théâtre nous dit ce que c’est que d’être humain et il essaie de nous apprendre à vivre avec plus de dignité.

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