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Numérique. Les DesCodeuses, l’école des femmes qui cassent les codes


Ils sont seize autour de la table ce jeudi après-midi dans les locaux d’une association partenaire du 17e arrondissement. Les yeux rivés sur leurs écrans, les apprenants de la promotion de l’année sont réunis pour monter un site internet en quarante-huit heures. Un défi vertigineux que tous sont prêts à relever avec succès quand, six mois plus tôt, ils ont découvert la programmation grâce à la formation proposée par l’association DesCodeuses.

Louiza Achiche termine la conception du site d’une association dédiée à l’accès à la culture pour tous. « Je suis parti de zéro, les DesCodeuses m’ont apporté un méga gigaoctet d’entraînement. Aujourd’hui, je maîtrise le langage informatique », témoigne fièrement l’ancien professeur algérien de 33 ans, actuellement en stage chez BNP Paribas.

Toutes ces femmes font partie de la cinquième promotion des DesCodeuses, une équipe d’une dizaine de salariés qui les forme au métier de développeur web. Après avoir terminé leur formation intensive de six mois à l’été 2022, il sera temps pour eux d’acquérir une expérience professionnelle à travers un stage de 300 heures.

C’est aussi le fil conducteur de l’après-midi : faire un premier bilan pour ceux qui ont déjà trouvé une place dans l’entreprise, et aider ceux qui cherchent encore. « Pour chaque stage réalisé, nous avons réussi à faire reconnaître les compétences de nos apprenants à leur juste valeur, puisque les entreprises partenaires ont l’obligation de leur verser un minimum de 1 200 euros par mois », indique Souad Boutegrabet, la fondatrice de l’association association.

« J’ai commencé le code en plein confinement, c’était une libération »

Dans la salle, des anciens sont présents pour soutenir les nouveaux. Parmi eux, Ksenia Falcoz, psychologue russe arrivée en France en 2014, raconte son expérience : « Ma formation m’a permis de trouver un stage, puis un CDI en tant que développeur Web chez AXA. Aujourd’hui, j’ai un excellent salaire (40 000 euros par an)… presque autant que mon mari qui est diplômé », confie-t-elle.

Depuis janvier 2018, les DesCodeuses ont bien grandi. Née sur les hauteurs de la capitale, dans un petit local de Belleville, l’association est le fruit d’une révolte menée avec courage par Souad Boutegrabet. Les sourcils froncés, la trentenaire, reconvertie après dix ans dans le secteur bancaire, revient sur les origines de son projet : « Les femmes ne sont pas invitées à participer au progrès numérique. Dans ma seule formation de développeur, il y avait 80% d’hommes et seulement 20% de femmes. »

De là est née son envie de créer une école gratuite ouverte à toutes les femmes pour protester contre l’absence de parité dans les métiers du numérique. A force de ténacité, elle obtient des financements auprès d’entreprises partenaires.

A ce jour, 84 femmes ont été formées. La plupart ont découvert l’association via Pôle emploi qui finance leur formation. Pour la plupart d’entre eux, les confinements successifs ont été le déclic de leur reconversion.

Avant la pandémie, elles étaient nombreuses à exercer des métiers dits « féminins », fragilisés par la crise. « J’ai commencé le code en plein confinement, ça a été une libération », confie Ksenia Falcoz, qui a ainsi réussi à s’émanciper financièrement de son mari, après être restée quatre ans sans travail.

Issus des quartiers prioritaires de Paris et de sa banlieue, les profils des apprentis codeurs sont aussi divers que leur histoire personnelle. Mais elles partagent toutes le triste sentiment d’avoir été laissées pour compte, comme le note Souad Boutegrabet, elle-même originaire d’une ville du Val-de-Marne.

Des « profils passionnés » qui séduisent les entreprises partenaires

Consciente que quelque 200 000 postes sont à pourvoir dans le secteur, l’équipe DesCodeuses bouscule les stéréotypes de genre pour féminiser les entreprises du secteur. « On code pour casser les codes », plaisante Chiraze Rakrouki, responsable administratif et financier de l’équipe.

Et ça marche : 90% des anciens apprenants sont désormais en CDI. « L’association DesCodeuses a réussi à montrer aux entreprises que les profils passionnés étaient tout aussi intéressants que les profils qualifiés », reconnaît Nicolas Janot, chef de projet chez le pionnier français du marketing digital SAP, lors d’une conversation avec un apprenant.

Ensemble, ils mettent en place un « mécénat de compétences » qui permet aux salariés des entreprises partenaires d’accompagner les apprenants. Pour le manager, « c’est gagnant-gagnant pour tout le monde : les apprenants ont le savoir des salariés, et les salariés se nourrissent de la passion des apprenants ».

« Les femmes des quartiers sont les grandes oubliées de la féminisation des métiers »

3 questions à Souad Boutegrabet, fondatrice de l’association DesCodeuses

Il n’y a que 14 % de femmes codeuses. Comment l’expliquer ?

Aujourd’hui, les femmes ne sont pas invitées à participer au progrès numérique. Pourtant, il y a près de deux cents ans, la première personne à être ce que nous appellerions aujourd’hui un codeur était une femme : Ada Lovelace, connue pour avoir réalisé le premier véritable programme informatique lors de ses travaux sur le moteur analytique de Charles Babbage. Et même lorsque les premiers ordinateurs sont apparus, les femmes ont de nouveau été des pionnières dans l’écriture de logiciels.

Mais lorsque le capitalisme s’en est mêlé, les femmes ont été exclues des métiers du numérique. Dès que les hommes ont compris que l’argent pouvait générer de telles technologies, ils les ont monopolisées, ils ont sexué les professions.

Pourquoi les femmes ne se tournent-elles pas davantage vers ces métiers ?

De nos jours, les filles sont peu orientées vers des études techniques qui leur permettraient de faire carrière dans l’informatique. Ce n’est pas qu’ils n’en veulent pas. C’est juste qu’on ne leur en a jamais parlé pendant leur scolarité, ces métiers étant considérés comme « masculins ».

De plus, comme les algorithmes de recrutement ont été codés par une majorité d’hommes, même l’intelligence artificielle est discriminatoire envers les femmes. L’autre problème est que dans cet univers très masculin, les femmes ne se sentent pas forcément en sécurité ni légitimes.

Avez-vous le sentiment d’avoir permis de féminiser les métiers du numérique ?

En partie. Nous voulions plus de femmes dans les affaires et plus de femmes dans la technologie. Aujourd’hui, nous sommes partenaires de nombreuses grandes entreprises françaises telles que AXA, BNP Paribas, Société Générale, Se Loger… et le pionnier français du marketing digital SAP.

Icône CitationIl y a 1 500 quartiers en France, et nous voulons être présents dans ces 1 500 quartiers.

Nos partenaires veulent féminiser les équipes techniques, ils ont compris que c’est dans la diversité que réside la performance. Plus de 150 candidatures sont déposées chaque semestre pour nos formations et 90% de nos anciens apprenants sont désormais en CDI.

Mais notre mission n’est pas terminée. Il y a 1 500 quartiers en France, et nous voulons être présents dans ces 1 500 quartiers. Car une femme sur deux dans les quartiers est encore loin de l’emploi. Ce sont les grands oubliés de la féminisation des métiers. C’est pourquoi nous ouvrons de nouveaux lieux d’apprentissage en France l’année prochaine.


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