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Moussa Sylla, mort au sous-sol de l’Assemblée

Une minute de silence pour briser l’omerta. A deux pas de l’Assemblée nationale mardi, la CGT a appelé à un rassemblement pour rendre hommage à Moussa Sylla, un nettoyeur décédé dans un accident du travail. Ce samedi 9 juillet, le Mauritanien d’origine a été retrouvé sans vie au cinquième sous-sol du Palais Bourbon. Après avoir perdu le contrôle de sa machine à récurer, il a été projeté contre un mur, la tête la première. Il est mort trois jours plus tard.

A ce moment de recueillement, en présence de nombreux députés de Nupes, les interrogations sur les circonstances du drame se mêlent. Comme le souligne Danielle Cheuton, du Collectif parisien de nettoyage CGT, de nombreuses zones d’ombre restent à éclaircir : « Sa société, Europ Net, mais aussi l’Assemblée nationale en tant que mandant, sont responsables de la santé et de la sécurité des salariés travaillant sur le site. Nous sommes en droit de savoir : l’accident s’est-il produit sans témoins, hormis les vidéos de surveillance ? A-t-il été trouvé par hasard par des déménageurs ? Travaillait-il seul au sous-sol alors, qu’avant arrivé d’Europe Net pour ce contrat, deux salariés y travaillaient en même temps ? Portait-il un casque lors de l’accident ? Avait-il reçu une formation pour ce poste qualifié? »

Selon la CGT, seule une enquête de l’inspection du travail et de l’Assemblée nationale permettrait d’y voir plus clair. Pour le moment, aucune enquête n’a été mandatée par le CHSCT. Pour Alexis Corbière, député de La France insoumise (FI), « Des leçons très fermes doivent être tirées. Pourquoi le laissait-il prendre une route dangereuse, sur une pente trop raide, avec sa machine à laver ? » De son côté, Rachel Kéké, députée FI et ex-attaquante à l’Ibis Batignolles, s’énerve, prise d’émotion : « Quand je dis que la sous-traitance est un abus et une humiliation, ce n’est pas une blague (…) Un homme est mort, elle répète plusieurs fois. Nous ne sommes pas des esclaves, nous avons besoin de respect. »

Quant à la famille de Moussa Sylla qui, après un CDD de remplacement avait signé un CDI de 25 heures, elle n’a jamais eu de contact direct avec l’employeur depuis son décès. « Personne ne nous a présenté ses condoléances. Nous avons perdu un homme d’une grande intégrité, qui laisse une femme et deux enfants, déplore son cousin Bakary Dalla Kamara, qui a été reçu juste avant par la présidente LaREM de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet. Nous avons engagé un avocat et attendons justice. »

« On souffre pour 800 à 1.000 euros par mois »

Les employés d’Europe Net n’ont jamais été informés du décès de leur collègue. Jeannette Sambo, femme de ménage depuis quatorze ans dans l’Hémicycle et l’une des héroïnes du film Femmes debout, de François Ruffin, est au bord des larmes. « Nous souffrons pour 800 à 1 000 euros par mois, elle s’indigne. Nous sommes poussés à nos limites lorsque nous devons travailler pour nourrir nos enfants. Ce qui est arrivé à Moussa peut arriver à n’importe qui. Le patron devrait être là aujourd’hui (au rassemblement – ​​ndlr). »

Sous les dorures du Palais Bourbon, les agents de propreté dénoncent une sous-traitance qui tire vers le bas leurs conditions de travail. Chargée de faire briller les bureaux des députés, Jeannette craint pour sa santé « utiliser des produits qui piquent les yeux et le nez ». Lucia, neuf ans d’ancienneté comme femme de ménage, a été diagnostiquée avec une inflammation des poumons due au détergent utilisé pour les toilettes. « Le lit est lourd à refaire, Elle ajoute, puis on passe aux douches, on passe l’aspirateur… »

« Droits rétrécis et dignité bafouée »

Alors que l’entreprise refuse de leur communiquer l’accord sur le treizième mois depuis plus d’un an, les salariés pointent du doigt les critères omniprésents pour y toucher en entier. « Je suis très remonté, expose Lucie. Si nous sommes en arrêt maladie, les jours peuvent être déduits de ce montant. Quoi qu’il en soit, chaque mois, nous avons des choses retirées de notre salaire. Nous ne comprenons pas la fiche de paie. Lorsque des collègues sont en vacances ou absents, nous devons les remplacer sans dépasser notre temps de travail ! On a demandé à un de mes collègues de prendre la place d’un autre absent sur une machine partagée. même celle de Moussa, elle a dû accepter même si elle n’avait eu aucune formation. » Ce sentiment d’être interchangeable ne quitte pas le trentenaire qui cite d’autres exemples. « Une collègue en situation de handicap doit nettoyer les bureaux après son travail au restaurant, même si cela n’est pas prévu dans son contrat. Les gérants ne sont pas toujours très aimables. Le manque de respect est grand depuis qu’Europ Net a repris le contrat. »

Soucieuse de réduire ses coûts, l’entreprise ne semble pas en difficulté : en 2020, elle a réalisé 37 millions d’euros de chiffre d’affaires, dont 2 millions de bénéfices. Avec un salaire de 750 euros par mois, Lucia est contrainte de trouver d’autres missions de ménage pour pouvoir nourrir ses trois filles, sans compter les deux heures de transport par jour jusqu’à son domicile du Val-d’Oise. « Un emploi à plein temps à l’Assemblée ne serait pas mal »elle respire.

En fait, c’est tout le secteur du nettoyage qui est soumis à ces conditions d’emploi dégradées. « C’est le troisième accident du travail en moins de six mois en région parisienne, se souvient Danielle Cheuton. Entreprises, administrations ou institutions, les donneurs d’ordre préfèrent fermer les yeux pour garantir des prix bas. Partout où la sous-traitance sévit, les salariés voient leurs droits diminués et leur dignité bafouée. »

Pour André Chassaigne, député communiste et président du groupe Gauche démocratique et républicaine (GDR), il est urgent d’agir : « Nous devons réinternaliser ces activités. Il n’est pas normal qu’il y ait des fonctionnaires, des intérimaires et des sous-traitants qui travaillent dans une maison commune, mais ne bénéficient pas de droits communs. » Contacté par humanité, Europ Net n’a pas répondu.

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