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l’étonnante histoire d’Augustin Mouchot, « l’homme de l’ombre tourné toute sa vie vers le soleil »


Après avoir reçu le Prix des libraires pour Héritage (2020), une épopée familiale entre la France et le Chili, Miguel Bonnefoy raconte dans son nouveau roman la vie d’Augustin Mouchot (1823-1912), un scientifique inconnu, un génie incompris, qui inventa la première « machine » à énergie solaire au XIXe siècle, qu’il nomma Octave.

Dans l’écriture rabelaisienne, l’écrivain dresse le portrait de ce personnage fantasque, embarquant le lecteur dans les aventures d’une existence en forme de montagnes russes. L’inventeur est publié aux éditions Rivages le 17 août 2022.

Augustin Mouchot est né le 7 avril 1825 à Semur-en-Auxois, dans l’atelier de serrurerie de son père Saturnin. Dernier né de six frères et sœurs, l’enfant, fragile, délicat, toujours malade, n’a pas la force de travailler dans la serrurerie. Sa mère, constatant ses capacités intellectuelles, le conduit à l’école. Après une scolarité sans passion, et quelques maladies, Augustin Mouchot termine ses études secondaires. Il a commencé comme enseignant puis est devenu professeur de mathématiques.

En 1860, en poste à Alençon en Normandie, il découvre dans l’appartement qu’il occupe un livre sur la chaleur solaire. Sa vocation est née. Alors que toute l’Europe roule au charbon, le professeur de maths se lance dans la construction d’une machine à énergie solaire, qu’il baptise Octave.

De procès en procès, de démonstrations merdiques en succès confidentiels, son invention a fini par intéresser Napoléon III. Mouchot embarqua même pour l’Algérie pour peaufiner son invention, et fit sensation lors de l’exposition universelle de Paris en 1878, en fabriquant un bloc de glace avec la chaleur du soleil.

Mais la trahison d’Abel Pifre, son plus proche collaborateur, et la concurrence du charbon ont eu raison de son invention. Le pauvre type finit sa vie dans la misère, affublé d’une femme obèse, autoritaire et malhonnête.

D’une plume virevoltante et picaresque, Miguel Bonnefoy nous embarque dans le destin de ce Don Quichotte de l’énergie solaire, dressant le portrait d’un être solitaire, obsessionnel, pathétique dans sa vie d’homme accablé par les maladies, mais flamboyant dans sa quête scientifique.

L’histoire, travaillée avec beaucoup de détails et d’une grande vivacité, donne l’impression que le romancier s’est glissé comme une petite souris dans le temps et dans l’intimité d’Augustin Mouchot.

L’écrivain franco-vénézuélien confirme son talent de conteur avec ce nouveau roman. Il nous ravit par son écriture visuelle et burlesque, et avec cette biographie réinventée redonne la place que mérite ce visionnaire, ce « Prométhée moderne » incompris, relégué aux poubelles de l’histoire.

Miguel Bonnefoy est présent dans la deuxième sélection du Prix Femina.  (JOËL SAGET / AFP)

Franceinfo Culture : Comment vous est venue l’idée de raconter l’histoire de cet inventeur méconnu ?

Miguel Bonnefoy : l’idée m’est venue en regardant une série documentaire consacrée à l’astrophysique. Dans l’un des épisodes, ils parlaient de fabriquer un bloc de glace avec une machine solaire inventée par Augustin Mouchot à l’Exposition Universelle de 1878. En cherchant, je me suis rendu compte qu’il n’y avait rien sur lui, qu’aucun livre n’avait jamais été consacré à cet inventeur fascinant.

Comment vous êtes-vous documenté ?

J’ai fait des recherches pendant deux ans pour compléter cette vie dont on ne sait pas grand-chose. J’ai rencontré un archiviste, Georges-François Pottier, auteur d’un article de 14 pages sur Mouchot. Il m’a conseillé puisqu’il n’y avait rien directement sur lui, de « regarde autour de Mouchot », chercher dans tout ce qui tourne autour de lui, chercher dans son environnement, l’encercler. J’ai donc fouillé dans les archives de l’école où il enseignait, dans les archives coloniales, ou dans celles de l’Exposition universelle de 1878, mais aussi dans celles de la ville où il est né, et celles où il a vécu.

Qu’est-ce qui vous intéressait dans ce personnage ?

Ce qui m’intéressait, c’était le paradoxe de cet homme de l’ombre, tourné toute sa vie vers le soleil. Ce petit moucheron maladif, essayant de conquérir l’étoile la plus grande et la plus puissante. C’était intéressant de jouer avec ces contradictions entre ombre et lumière, entre la froideur du personnage et la chaleur du soleil. Nous ne connaissons aucun ami. Il ne s’est marié qu’à la toute fin de sa vie, et plus par convenance que par amour. Il n’a jamais voyagé, à part son voyage en Algérie pour travailler sur sa machine.

Portrait d'Augustin Mouchot (1823-1912), inventeur des premières machines à énergie solaire (WIKIMEDIA COMMONS)

Mouchot ne s’intéressait qu’à son sujet, l’énergie solaire, alors que les scientifiques de son temps s’intéressaient à toutes sortes de choses. Il était persistant. Une obsession. Augustin Mouchot était vraiment un personnage de l’ombre. Il n’y a aussi qu’une seule photo de lui, aucun de lui avec son engin, alors qu’à l’époque, tout le monde était photographié. Augustin Mouchot était un personnage « oxymore », plein de contradictions, et là où il y a contradiction, il y a matière à histoire.

Comment avez-vous travaillé la personnalité, le caractère de votre personnage ? Ce sont des choses qui ne sont pas dans les archives, n’est-ce pas ?

J’ai découvert dans les archives de l’instruction publique qu’il était très souvent absent, qu’il avait un enchaînement de maladies. En fait, Mouchot a dû passer la moitié de sa vie alité, malade. A moins que ces absences ne soient prétextes à travailler sur son oeuvre… Bref, en tout cas, je me suis dit que j’allais en faire un personnage maladif, que ça irait parfaitement dans le sens de mon idée de paradoxe .

Comment avez-vous entremêlé le vrai et la fiction ?

Ce sont les petites choses glanées lors de l’enquête littéraire qui déclenchent les choses. Avec les dialogues, les sentiments des personnages, j’ai essayé, comme disait Flaubert, de chercher une « effet de réalité ». Nous avons tout ce matériel, toute cette documentation, et nous essayons d’en faire quelque chose. J’ai essayé de combler les vides de sa vie par la fiction, tout en respectant le pacte narratif, une histoire crédible, avec le lecteur. Mais parfois la réalité dépasse la fiction. La fin de la vie de Mouchot, par exemple, peut sembler inventée, mais tout est vrai. J’ai trouvé sur Gallica, dans les périodiques de l’époque, une enquête faite par un jeune journaliste, intitulée Augustin Mouchot l’enlevé. Le journaliste était allé enquêter au 56 rue de Dantzig et c’est ainsi que Mouchot a mis fin à ses jours. J’ai même découvert que le président Clémenceau s’intéressait à cette histoire d’enlèvement. Là, j’ai dû freiner la réalité pour que ça reste crédible… J’avais une énorme quantité de documentation. Avec des choses incroyables, comme le fait que Mouchot a partagé un temps l’atelier de Foucault, et qu’il a endommagé son premier pendule avec sa machine solaire… Mais je n’ai pas gardé cet épisode. Je voulais rester sur mon fil narratif.

Comment avez-vous travaillé la langue, l’écriture de ce livre ?

J’ai beaucoup travaillé sur le formulaire. J’ai travaillé la couleur, comme avec un nuancier, une palette. J’ai essayé de garder le texte fluide, donc j’ai surtout fait du dégraissage. La langue, j’ai essayé de la faire « pulper », malgré le caractère acide, métallique, froid de Mouchot et j’ai joué avec le champ lexical des machines, pour rendre tout cela plus baroque. Je ne me suis pas non plus interdit quelques envolées lyriques, sur l’épisode en Algérie par exemple… Je voulais que mon livre soit romantique, surtout qu’il ne ressemble pas à une biographie.

Pensez-vous que votre livre donnera à Mouchot la place qu’il mérite ?

J’ai rencontré une des descendantes d’Augustin Mouchot, Marianne Mouchot, arrière-arrière-petite-fille de son frère. Elle est linguiste et travaille pour Larousse. Elle m’a confié qu’elle essayait depuis des années de le faire entrer dans le dictionnaire, mais sans jamais y parvenir, faute de documentation. Elle m’a dit qu’elle espérait que mon livre l’aiderait à s’y mettre…

Couverture du "L'inventeur"par Miguel Bonnefoy, août 2022 (RIVAGES)

L’inventeurde Miguel Bonnefoy (Rivages, 17 août 2022, 208 pages, 19,50 €)

Extrait : « Si Augustin Mouchot est l’un des grands oubliés de la science, ce n’est pas qu’il ait été moins persévérant dans ses explorations, moins brillant dans ses découvertes, c’est que la folie créatrice de ce savant têtu, froid et sévère, s’est efforcée de conquérir le seul royaume qu’aucun homme n’ait jamais pu occuper : le soleil. »



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