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L’Enfant et l’avion, la guerre avec des yeux d’enfants


Les auditeurs auraient dû savoir… Dès les premiers mots, Reggiani nous emmène  » le bas « . Pas de lieu défini mais un jour, un  » Jeudi « . Avec le décor « un trou entre les fleurs brisées ». Mais  » Qu’est-il arrivé ? «  demande le chanteur. A première vue, la scène semble être, depuis un terrain vague et bosselé, celle d’un enfant émerveillé par le spectacle d’une rencontre aérienne, accompagné de ses frères tapageurs. Elle frappe l’imaginaire de la France gaulliste.

Fin 1967, les Français et les Anglais prennent les devants aux Etats-Unis en présentant à Toulouse le fameux Concorde, prototype 001, premier avion commercial supersonique. Un vol expérimental est prévu l’année suivante. L’affaire a fait grand bruit et fasciné un pays en plein développement technologique, qui s’est rué sur les meetings aériens.

Il a fallu tout le talent de Jean-Loup Dabadie pour fusionner les imaginaires et dresser un subtil réquisitoire contre la guerre impérialiste menée par les États-Unis au Vietnam. Dabadie, qui a fait ses premières armes à la télévision et écrit des sketches pour son ami Guy Bedos, vient de se lancer dans le chant en tant que parolier. La rencontre avec le compositeur Jacques Datin fait mouche. Les deux complices ont trouvé en Serge Reggiani l’interprète idéal de leurs chansons allusives ( l’Italien, l’Hôtel des Voyageurs, l’Ancien, Et puis). L’enfant et l’avion sera l’un des premiers offerts à l’acteur-chanteur. Dabadie – il l’a démontré en écrivant des scénarios pour Claude Sautet ou Yves Robert – sait parfaitement flairer l’air du temps. En 1968, le fond de l’air est rouge et, du monde entier, des jeunes se soulèvent contre les horreurs de la salle de guerre américaine.

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Le 28 novembre 1966 à Paris, dans la Salle de la Mutualité, les « Six Heures du Monde pour le Vietnam », réunion de solidarité organisée par le Comité National Vietnam, font salle comble. L’année suivante, la soirée « Cent Artistes pour le Vietnam » au Palais de Chaillot verra Catherine Sauvage, Barbara, Maurice Fanon, Francis Lemarque, Mouloudji et Colette Magny, qui y créera sa chanson. Vietnam 67.

Dans ces années-là, les États-Unis menaient avec acharnement l’opération « Rolling Thunder », la plus importante campagne de bombardements de la guerre froide, étalée sur trois ans. Les flots continus de bombes qui pleuvent abondamment sur les villages vietnamiens font la une des journaux et font bouger la planète.

La guerre, Reggiani l’a chantée plus d’une fois, privilégiant souvent l’approche métaphorique : Les loups sont entrés dans Paris, l’Homme Fossile ou le Java des bombes atomiques, créés par Boris Vian et Alain Goraguer, figurent au répertoire de l’artiste. Vian, l’antimilitariste, le libertaire, dont Reggiani reprend les chansons en 1965 pour son premier album. Il le met à jour le déserteur, écrit il y a dix ans. De l’Indochine au Vietnam, de la guerre française à la guerre américaine, la même ombre plane, celle d’une croisade injuste et cruelle.

Un jeu de cache-cache inquiétant

La musique de Jacques Datin et l’orchestration raffinée de Jean-Jacques Robert marient habilement le sujet de l’enfant et l’avion. L’introduction prend des allures de comptine légère et mélancolique. Le passage, entre deux vers, du mode mineur, où le décor étrange est planté, au mode majeur, où l’enfant est évoqué, suggère tour à tour l’inquiétude et la facétie.

A l’approche du chœur, les cuivres virevoltent comme des hélices d’avion (ou est-ce une sirène ?) et les volutes de la harpe brodent des notes nuageuses : « As-tu vu l’avion, c’est marrant/Où est passée la maison/Il pleut, il pleut bergère/Ils sont bien cachés mes frères/La la lalaire ». Le registre est enfantin, l’enfant  » drôle « , la situation  » drôle « , et « l’avion là-bas/Dans un trou/Comme un jouet perdu ». Par un savant procédé, le narrateur cède la place à l’enfant. Reggiani emprunte ses mots, son ton, ses yeux, se place à sa hauteur jusqu’à confondre l’avion et « l’oiseau ».

La fin de la chanson suggère encore un jeu de cache-cache : « Je les ai trouvés mes frères / La la lar / Ils sont cachés s sous les pierres. » Mais la fin, brutale, brise l’ambiguïté pour qui veut l’entendre. Le refrain est nettement coupé (« Avez-vous vu l’ave… »), un coup de cymbale résonne, suffoque et fond comme un acouphène dans un décor de ruines. Dans ses tours de chant, quand il chante l’enfant et l’avion, Reggiani, les bras ouverts vers le ciel, lance un regard hagard et inquiet, et à plusieurs reprises, devant un public fervent, lâche le mot : Vietnam.


Une série en partenariat avec Zebrock à retrouver sur l’application Mélo

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