Skip to content
Le courage de la non-violence

Le début de l’offensive russe en Ukraine il y a tout juste quatre mois a marqué le retour de la guerre en Europe. Quelques voix, minoritaires, se sont élevées depuis pour donner aux Ukrainiens, plutôt que des armes, les moyens de se battre de manière non violente. Au sein du mouvement non-violent, cette question fait débat alors que, dans la société, les non-violents sont souvent assimilés à de doux rêveurs ou aux hippies des années 1970. Pourtant, loin d’être naïve, la non-violence telle que Gandhi la théorise et la met en œuvre au début des années 1920 recèle une force spirituelle et un pouvoir d’action.

Dans l’esprit du Mahatma, la non-violence est basée sur le principe deahimsah, « le désir actif de ne pas nuire, une impulsion positive pour respecter la vie », « une force intérieure qui pousse à combattre toutes les manifestations de violence, pas seulement les passages à tabac et les armes » (1). Mais il fait également appel à la notion de satyagraha ce qui signifie « le pouvoir de la vérité ». Cette expression, apparue à Johannesburg en 1906-1907 lors de la lutte des Indiens contre une loi discriminatoire à leur égard, désigne la manière positive d’agir de Gandhi.

« La violence désigne tout ce qui porte atteinte à la vie physique et à la dignité d’un être humain. Quelqu’un qui est humilié, harcelé, calomnié, est victime de violence même s’il n’est pas blessé physiquement », note le jésuite Christian Mellon, entré dans la non-violence en 1971, cofondateur en 1974 du Mouvement pour une alternative non violente (MAN). A ses yeux, il y a donc « des violences directes imputables à telle ou telle personne qui devra en répondre devant les tribunaux »et « violence indirecte ou structurelle ». Ce sont, par exemple, les lois qui font que les migrants risquent leur vie en traversant la Méditerranée ou la Manche. « Dans ces cas-là, les responsabilités sont systémiques, c’est-à-dire que ce sont les systèmes économiques, financiers, politiques… qui font violence et qui tuent »il ajoute.

Comment combattre toutes ces formes de violence ? « La grande intuition des combattants non-violents du XXe siècle comme Gandhi et Martin Luther King est d’éviter le mimétisme, de trouver des moyens de résoudre le conflit autrement qu’en imitant l’agresseur, l’ennemi ou l’adversaire », explique le Père Christian Mellon. Dans cette ligne, les chrétiens non violents s’appuient sur les paroles de Jésus : « Eh bien ! je vous dis de ne pas vous venger des méchants ; mais si quelqu’un vous gifle sur la joue droite, offrez-lui encore l’autre » (Mt 5, 39). à cela s’ajoute « la recherche d’autres moyens de lutte – la non-violence est une lutte, pas un pacifisme – pour faire advenir la justice » et paix.

Venu à Paris le 11 juin pour présenter la campagne de l’Eglise protestante de Bade (Allemagne) lors d’un colloque sur le thème « repenser la sécurité en Europe », Ralf Becker confirme : « Dans la non-violence, je réagis par un double geste : une main qui dit ‘stop’ à la violence et une main ouverte et tendue qui propose une alternative. » Selon ce membre du réseau œcuménique européen de paix Church and Peace et le père Christian Mellon, cette attitude est celle de Jésus face aux accusateurs de la femme adultère. Jésus arrête la violence, bat ses adversaires qui cherchent à l’acculer, avec un mot : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il lui jette le premier la pierre » (Jn 8, 7). « Mais après ça, il ne reste pas les yeux levés pour les narguer et regarder qui passe en premier. Non, Jésus se baisse par terre; il se lève quand ils sont tous partis. S’il avait cherché à les humilier, en plus de les avoir conquis par sa parole, il aurait été perdu ; peut-être la femme aurait-elle été lapidéenote encore le jésuite. C’est une grande leçon pour les sorties de conflit : que le perdant ne soit pas humilié, sortez du conflit la tête haute. » Les guerres mondiales du début du XXe sièclee siècle ont en effet montré combien l’humiliation des vaincus est le lit d’un nouveau conflit. On entend ainsi les appels répétés d’Emmanuel Macron à « N’humiliez pas la Russie » comme moyen de préparer l’Ukraine d’après-guerre.

Dans tout conflit, « il s’agit non seulement de convertir sa colère, de lutter contre la haine en soi et autour de soi, mais aussi de chercher à maintenir les conditions d’une reprise de contact le jour où le mal commis par l’adversaire sera vaincu »rappelle le Père Christian Mellon tout en reconnaissant que « la question de la résistance non-violente à l’agression » nécessite une préparation et est un choix politique défini par l’État lui-même. « Une fois le conflit éclaté, les non-violents ne peuvent que limiter les dégâts et préparer l’après-conflit, voire la réconciliation »il exprime.

« Il est très facile de détruire ou d’affronter violemment, mais le travail de reconstruction prend des décennies. L’acte violent que je prends sur le moment peut impacter plusieurs générations.commente Rachel Lamy, rédactrice en chef de la revue Alternatives non violentes et formateur dans les Brigades internationales de la paix. Lors d’un tour du monde de la non-violence, Rachel s’est rendu compte que « le travail pour la paix commence d’abord en soi », en osant regarder sa propre violence, ses préjugés, tout ce qui en soi fait obstacle à la rencontre de l’autre. « Nous ne pouvons pas demander aux Israéliens et aux Palestiniens de détruire le mur qui les sépare si nous ne détruisons pas nous-mêmes le mur qui nous sépare du mendiant dans la rue, si nous conservons des préjugés sur les Gens du voyage et une vision binaire des gentils et des les méchants, systématiquement du côté des gentils», elle témoigne. C’est pourquoi la prévention et la formation à la non-violence sont, à ses yeux, si importantes, tout comme la nécessité de travailler en réseaux.

« La non-violence est un choix et une philosophie, le seul moyen viable de construire une société pacifique », raconte Rachel Lamy. Elle est « une éthique, une stratégie et un projet politiqueajoute le Père Christian Mellon. Au cœur de la pensée non violente se trouve un principe fondamental : « La fin ne justifie pas les moyens. On cite souvent cette phrase de Gandhi : « La fin est dans les moyens comme l’arbre est dans la graine. »

New Grb1

Toutes les actualités du site n'expriment pas le point de vue du site, mais nous transmettons cette actualité automatiquement et la traduisons grâce à une technologie programmatique sur le site et non à partir d'un éditeur humain.