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L’appel des odeurs

Depuis le jour de son accident, de même que ses lunettes s’étaient envolées sous l’effet du choc pour finir écrasées par le véhicule suivant, son odorat s’était également envolé, comme un ballon qu’elle aurait tenu entre ses doigts et lâché par surprise. Ce n’est pas lorsqu’elle ouvrit les yeux dans sa chambre d’hôpital qu’elle l’avait remarqué, mais une semaine plus tard, en rentrant chez elle, alors qu’elle rentrait avec son mari. Dans son quartier se trouvait un magnifique mimosa. Quand elle leva les yeux vers les fleurs luxuriantes frémissant de joie, l’arbre semblait inhabituellement silencieux. C’est à ce moment qu’elle réalisa qu’elle ne ressentait plus rien. Plus tard, elle a appris que les lésions cérébrales causées par la voiture qui l’avait percutée perturbaient son système nerveux. Elle ne savait pas que les odeurs étaient comme les sons. Cependant, son monde était devenu plus calme. Il ne vibrait plus.

Elle partit à la recherche de la vie qu’elle avait perdue. Elle avait vite compris que l’odorat était le sens le plus secret, car personne ne remarquait son absence chez elle. Elle avait seulement osé avouer sa disparition à sa famille, et elle évitait le sujet, même avec son mari. Comme quelqu’un qui ne sait pas lire et qui espère que les autres ne s’en apercevront pas, pour ressembler à tout le monde. Elle s’enfermait de plus en plus, devenait taciturne. L’odorat avait emporté les mots avec lui.

Après avoir reçu d’innombrables traitements à l’hôpital et expérimenté toutes sortes de remèdes populaires, le monde s’est timidement ouvert à elle. C’était comme si une minuscule fissure s’était ouverte dans l’obscurité, apportant un peu de lumière dans la cellule qui la retenait prisonnière. Cette petite lucarne était trop haute pour qu’elle puisse contempler le monde extérieur. Mais elle pouvait au moins sentir qu’il existait, et parfois elle attrapait quelques molécules de café, ou des gaz de cette vieille voiture qui toussait. Elle s’accrochait à ces petites odeurs, et pensait qu’une fois son odorat restauré, les odeurs seraient pour elle des saints qu’elle ne cesserait de vénérer.

Son mari ne l’invitait plus au restaurant, pour ne pas la décevoir. Il avait l’impression que c’était comme demander à une sportive qui venait de perdre une jambe d’aller voir un match de tennis. Elle lui en était reconnaissante, car rien ne l’épuisait plus que de se retrouver dans un bistrot avec des amis, et de faire comme si de rien n’était. Cependant, elle fut un jour prise de l’envie d’aller déjeuner au restaurant, ayant appris que le cuisinier proposait un plat inspiré de son romancier préféré. Elle s’est dit qu’elle aurait au moins du plaisir à découvrir l’univers de son auteur préféré transposé dans un plat. Elle a donc décidé de se réserver une table.

Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas mangé dehors. Au début du repas, elle s’efforçait de distinguer l’arôme des amuse-bouches. Mais la nourriture était timide et ne s’exprimait pas beaucoup, même une fois sur sa langue. Le champagne ne dégageait qu’un arrière-goût amer. Le pain au lait ne lui procurait du plaisir que par sa texture. Elle ne trouva qu’un tout petit point de contact avec ce qui était sur la table. Quand le plat principal est arrivé, elle était sur le point d’abandonner. Un « Oreiller d’herbes », d’après le roman éponyme. Le poisson était confortablement allongé sur un lit de verdure. Le cuisinier, venu lui présenter en personne le plat, l’arrose d’un bouillon vert vif, comme le ferait un oncle à un repas de famille, dans la plus totale décontraction.

Dubitative, elle porta une première cuillerée de bouillon à sa bouche. Immédiatement, une chaleur réconfortante remplit sa gorge. Elle crut sentir le parfum des herbes lui effleurer les narines.

Elle se trouva soudain transportée sur les rives du lac Léman, où nageaient les poissons. Elle était redevenue une petite fille. Les rayons du soleil perçant à travers le feuillage réchauffaient doucement sa peau, tandis que ses yeux étaient fermés. Le vieux cuisinier était là, à côté d’elle. Il a attrapé sa main, comme un grand-père prend la main de sa petite-fille pour la guider à travers les arbres de la forêt. Au cours de la promenade, il cueillit toutes sortes d’herbes aromatiques et lui apprit le nom de chacune. Les feuilles, les poissons, tout semblait lui sourire et lui faire signe. Le soleil brillait sur la silhouette du cuisinier et de la petite fille.

Certes, l’odorat ne lui était pas revenu, mais elle avait le sentiment qu’une image avait été projetée à travers la petite lucarne à travers laquelle elle regardait le monde, une image qui avait soudainement inondé l’espace autour d’elle. , où elle s’est retrouvée immergée. Comme si les quatre autres sens étaient venus à son aide et l’avaient embrassée.

Sans dire un mot, elle mangea les carottes. Elle a mangé les petits oignons. Elle a mangé les pommes de terre. Les pois chatouillaient sa langue. La douceur du bouillon caressa sa gorge, glissant doucement. Elle n’avait pas eu un tel appétit depuis son accident. Elle comprit alors que l’odeur était synonyme de désir. En son absence, c’était à l’imagination, aux paroles et à la tendresse de la cuisinière de venir la réconforter. Peut-être était-ce le livre qui les avait réunis, le cuisinier et elle ; peut-être était-ce cela qui lui avait permis de percevoir son intention, de s’abreuver à ses paroles et de goûter ses pensées.

De la cuisine, on ne sort pas plus fort, mais le temps d’un repas, le salut est possible. Tout en sachant que nous serons exactement les mêmes quand nous partirons.

Le même, vraiment ? Non, pensa-t-elle, car même pour un bref instant, la cuisine nous apprend que les rêves ont une place dans ce monde.

Plus tard, elle retrouvera lentement les sons et les couleurs du monde, mais ce repas inodore restera pour elle le plus parfumé de sa vie.

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