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L’Allemagne, un tournant solitaire | Humanité

Robert Kissous Consultant

Le voyage d’Olaf Scholz en Chine est un tournant important pour l’Allemagne. Ce n’est pas sans difficultés ni atermoiements. L’économie allemande s’est mobilisée pour refuser le « découplage » entre les économies allemande et chinoise que les États-Unis veulent imposer. Le patronat allemand, ne pouvant plus disposer d’une énergie abondante et bon marché, n’entend pas se sanctionner une seconde fois en se privant d’échanges considérables avec son premier partenaire commercial. Par exemple, l’industrie automobile allemande réalise 30 % de son chiffre d’affaires total en Chine. Les échanges entre l’Allemagne et la Chine s’élèvent à 226 milliards d’euros en 2021. Plus de 10 % des importations allemandes proviennent de Chine.

L’Allemagne ne peut se passer du gigantesque marché chinois, avec une classe moyenne de 400 millions de personnes, ni de ses capacités de production moins chères. Sans parler du rôle de la Chine dans la croissance économique mondiale, essentielle dans le processus d’accumulation du capital et de son recyclage, de son réinvestissement dans la lutte pour le climat, pour la stabilité internationale, etc. Cela explique la présence, dans la délégation accompagnant Scholz, de responsables de le plus haut niveau de l’industrie et de la banque allemandes. La rencontre avec les autorités politiques et économiques chinoises a eu lieu malgré les pressions de toutes parts.

D’abord des Etats-Unis, qui appellent au « découplage », c’est-à-dire à réduire drastiquement les échanges avec la Chine, terme plus doux que « guerre économique ». Avec le sabotage des gazoducs Nord Stream 1 et 2, les États-Unis ont signifié à l’Allemagne qu’ils n’auraient plus accès au gaz russe, même après une éventuelle paix. Le commerce avec la Chine serait soumis à l’approbation des Etats-Unis, avec pour défi d’empêcher son développement technologique comme cela se fait dans le domaine des semi-conducteurs. Un projet américain qui ne date pas de la guerre en Ukraine, ni des provocations à Taïwan.

Des critiques viennent également de l’Union européenne, contre le fait que l’Allemagne fasse cavalier seul. Emmanuel Macron voulait participer à ce voyage, mais sa « candidature » n’a pas été retenue. L’Allemagne semble déterminée à défendre ses propres intérêts. Comme en témoigne son refus de partager ses 200 à 300 milliards destinés à compenser les surcoûts énergétiques et à éviter l’effondrement de la compétitivité industrielle.

Les critiques viennent de l’intérieur du gouvernement allemand lui-même, le ministre des Finances du parti libéral-démocrate FDP critiquant la vente d’une participation dans le chinois Cosco dans les entrepôts de Hambourg, que les États-Unis veulent empêcher. Puis avec les ministres verts, toujours en pointe des atlantistes. Robert Habeck, vice-chancelier allemand, ministre fédéral de l’Economie et du Climat, et Annalena Baerbock, membre des Verts, ministre des Affaires étrangères, n’épargnent pas leurs critiques. Les arguments, si l’on peut utiliser ce qualificatif, sont répétés de part et d’autre : ne soyons pas naïfs comme nous l’avons été avec la Russie, la Chine est passée de l’autoritarisme au totalitarisme ; est responsable du génocide des Ouïghours ; n’a pas nos « valeurs », etc.

Toujours le même fond idéologique : les États-Unis et leurs vassaux alliés décident du bien et du mal. Mais la vassalisation de ces courants atlantistes ne peut effacer une réalité : le découplage avec la Chine signale l’abandon de la souveraineté de l’Union européenne, la fin de son autonomie sur le plan stratégique. C’est précisément ce que veulent les États-Unis : rendre l’Europe dépendante pour le gaz comme pour le reste. La bataille est rude. Scholz a déclaré à propos du voyage controversé : « Nous ne devons pas nous détacher de certains pays – je dis expressément : aussi avec la Chine», exprimant le souhait de développer davantage la coopération économique, malgré des points de vue divergents, s’opposant à la politique des blocs de la guerre froide et exprimant la nécessité d’une architecture multipolaire tenant compte de la place des pays émergents.

C’est en effet un tournant dans la politique allemande. Résistera-t-il aux multiples oppositions du milieu politique ? En tout cas, il a le soutien des milieux économiques. Nous devrions plutôt nous demander si l’Allemagne a une alternative. Il semble que non, sauf soumission à l’hégémonie des Etats-Unis, comme d’autres qui ne voient leur avenir que sous cette « protection ». L’Allemagne joue sa puissance industrielle et la social-démocratie allemande sa crédibilité.

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