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La Roque-d’Anthéron : Une Journée Avec Lucas Debargue, Pianiste De Culture, De Curiosité Et De Réflexion


Nous l’avons accompagné à son concert, nous avons discuté avec lui, nous avons échangé des réflexions de toutes sortes, et pas seulement sur la musique, domaine dans lequel il est intarissable. Littérature, philosophie, marche du monde : Debargue poursuit un itinéraire qui mêle autant de chemins possibles, dont les concerts sont des points d’ancrage, passionnants à chaque fois, pour les autres évidemment, mais aussi pour lui-même.

Pianiste et vrai randonneur

Commençons donc par la musique. Par le concert. Nous voici au Théâtre des Terrasses de Gordes, dans le Vaucluse, peut-être le village le plus connu, ou le plus fréquenté, du Luberon, perché sur ses falaises, si bien que, perdus, nous avons dû en gravir un et débarquer, sac à dos comme un vrai randonneur, nous précéder d’un pas souple en tirant un peu sur nos jambes. Car évidemment ce soir-là il fait chaud, voire orageux… et, petit souci, le piano n’est pas couvert, ce qui signifierait une annulation. Heureusement les nuages ​​partent, les spectateurs arrivent et Debargue leur dit un mot de ce programme – les programmes de Debargue sont toujours construits avec soin – qui est, autour de Liszt, celui d’un piano « d’orchestre », plus exactement, de ce que Liszt faisait avec le piano, aller voir des compositeurs qui ont suivi le maître hongrois dans leurs compositions pour l’instrument. Bien qu’à leur manière…

Lucas Debargue, 2015 C) Joël Saget/ AFP

Les ténèbres de Ravel

Et d’abord Debargue lui-même. Qui adapte une œuvre pour orgue de César Franck, le Fantaisie en la mineur, et il y a en même temps cette écriture franckiste à la Bach, aussi – de Debargue ? – des éclairs provenant peut-être de l’orchestre, le Symphonie en ré mineur du même Franck ou Tristan et Isolda de Wagner.

Gaspard de la nuit. Effilochage. Debargue nous aura longuement parlé du côté obscur de Ravel, qui disparaît trop souvent derrière l’image d’un « horloger suisse » toujours sous contrôle ainsi que sa tenue si « tiré à quatre épingles ». L’insolent Ravel, franc aussi, parfois brutalement honnête, curieux ; et, dans certaines de ses partitions, d’une noirceur désespérée que l’on retrouve, que l’on met à nu. La valse, la Concerto pour la main gauche, la Boléro aussi, dans son immutabilité d’automate. Et ça Gaspard de la nuit qui culmine dans une Scarbo, le gnome maléfique dont Debargue contrôle vraiment la promenade, comme si Scarbo ne pouvait se contenter d’errer au hasard dans la nuit sombre de la ville où tout dort, où tout, peut-être, a succombé.

Une ambiance structurée

UN Ondine construit aussi, hésitant d’abord à plonger, puis s’enhardissant, projetant de l’eau dans ses rêves, jusqu’à l’explosion finale. Et lorsqu’on lui a demandé comment il gère cette note essentielle deA la potence (constamment répétée, souvent doublée, comme le balancement d’un pendu au bout de sa corde), cette note qui est la tache rouge, indélébile de Lady Macbeth, il répond : Selon mon humeur.

La Roque-d'Anthéron : Une Journée Avec Lucas Debargue, Pianiste De Culture, De Curiosité Et De Réflexion

Panorama depuis Gordes C) Bertrand Renard, France Info Culture

C’est ce qui est fascinant chez Debargue : selon son humeur, mais jamais par pur plaisir ou fantasme, ou, plus précisément, en essayant d’autres voies pourvu qu’elles mènent quelque part. Ainsi, à la fin de Scarbo, on entend très bien que le gnome quitte la ville mais Debargue nous donne le sentiment qu’il l’a incendiée.

« Comédie divine » infernale

Nous étions moins convaincus ce soir-là par le Fantaisie opus 28 de Scriabine, période où Scriabine abandonna Chopin au profit… non de Liszt mais de lui-même. La structure disparaît un peu au profit de l’excès, ce piano-orchestre qu’on entendra beaucoup mieux dans… Liszt justement. la sonate Après une lecture de Dante où Debargue joue délibérément les visions terrifiantes de Comédie divine, à côté de laquelle le tableau de Delacroix, La barque de Dante, est un morceau de zénitude. Lecture rageuse, d’un superbe piano et, cette fois, véritablement orchestrale, où l’on laisse tout espoir, comme le veut Dante. On se dit même que Liszt aurait dû arrêter de lire Dante si cela le mettait dans un tel état. Mais Liszt lisant la Comtesse de Ségur aurait réussi à en tirer des visions infernales.

Applaudissements triomphants. Nous étions au cœur d’un groupe enthousiaste (légitimement) qui demandait des rappels au pianiste, donc une sonate de Scarlatti (calme et épurée) puis la Scherzo n° 2 de Chopin, un Chopin, selon Debargue, qui regardait vers Liszt, sauf qu’on y entendait Ravel et même… des rythmes cubains.

Et, comme on lui demandait dans sa loge troglodytique (ces falaises de Gordes sont un étrange mystère) s’il se sentait fatigué, d’une voix calme : j’aurais continué. Le public aussi.

La Roque-d'Anthéron : Une Journée Avec Lucas Debargue, Pianiste De Culture, De Curiosité Et De Réflexion

Lucas Debargue, Moscou, Concours Tchaïkovski, 21 juin 2015 C) International Tchaïkovski / AFP

Le mystère fauréen scruté

Où va-t-il maintenant ? Dans le mystère de Fauré, dont il nous explique l’intense difficulté qu’on ne distingue pas forcément à l’oreille (Fouchenneret nous en avait aussi parlé, chronique de ) : ce swing rythmique de Fauré qui demande de trouver un souffle dans les phrases , respirations toujours signalées chez d’autres (Liszt, Chopin, Ravel, justement), et qui cachent le cheminement apparemment paisible des oeuvres de Fauré. La richesse aussi (on entre dans la technique) du contrepoint, des lignes de basse, de ce flux continu où il faut créer des contrastes (tous les romantiques, depuis Beethoven, les ont abondamment utilisés), qui font de Fauré une énigme à laquelle ses attaques quelques pianistes. Mais les énigmes fascinent Debargue, on le comprend.

Il y a aussi cet opéra qui lui est commandé par Gidon Kremer, excusez-moi. Une amitié est née avec le violoniste letton, la commande a déjà quelques années mais, chez un pianiste qui n’a même pas 32 ans, la question se pose sans doute : suis-je mûr ? Il nous répond : Le processus est très lent pour moi pour ce projet. Peut-être parce qu’il est très proche de mon cœur.

Le compositeur, le public, l’interprète

Des questions sur l’Art, avec un A majuscule, sur les rapports entre les arts auxquels Debargue, lui, le grand lecteur (y compris des philosophes américains contemporains dont nous n’avons pas forcément retenu les noms), est très sensible -et forcément des musiciens comme lui, plus que dans d’autres arts, ont commencé leur apprentissage si tôt qu’il ne laisse pas beaucoup de place aux autres curiosités. Il faut donc les construire. Mais une conversation avec Debargue (qui, à son retour de Gordes, entamera une discussion animée sur Scarlatti avec Pierre Hantaï et un autre claveciniste) est toujours surprenante car c’est comme une pensée toujours en mouvement. Qu’on puisse contester ou non car le débat le nourrit et si l’argument est valable il est prêt à l’entendre (peut-être à ne pas l’accepter. Il y a des limites !) Nous l’avons « raccordé » de façon pompeuse sur la « métaphysique » de l’artiste. Réponse éminemment longue – et une conférence de Debargue devant public, après concert, en fascinerait plus d’un. Car le tête-à-tête compositeur-interprète est remplacé par le triangle, et son troisième angle, le public. Mais pas comme une sorte de masse sombre et indifférenciée : le public, c’est chacun de nous individuellement. Et être musicien est une vocation. Pas une vocation d’élus mais de bénévoles. D’ailleurs Dire qu’un artiste « a » du talent n’est pas juste. Un artiste EST ou N’EST PAS dans son art. On pourrait continuer avec lui, aussi (constat donc partagé, mais rien ne bouge vraiment) sur l’élitisme de l’art, qu’on ne fait rien vraiment pour réduire…

La Roque-d'Anthéron : Une Journée Avec Lucas Debargue, Pianiste De Culture, De Curiosité Et De Réflexion

Lucas Debargue, Gordes, répétition C) Bertrand Renard, France Info Culture

étoiles et terre

Au retour, dans la nuit provençale, on a parlé de Berl et de Bernanos, peut-être de la grâce, qui n’est pas qu’une affaire de religion. Il régnait une paix étrange sous le ciel étoilé, beaucoup plus calme que celle de Van Gogh. Nous l’avons laissé avec Scarlatti et Hantaï. Lui posant toujours la question :

Le prochain projet ?

Obtenir mon permis de conduire.

De retour au sol.

Lucas Debargue : Franck/ Debargue (Fantaisie en la mineur) Effilochage (Gaspard de la nuit) Scriabine (Fantastique opus 28) Liszt (Sonate « Après une lecture de Dante ») Gordes (Vaucluse), Théâtre des Terrasses, 28 juillet (dans le cadre du festival de piano de La Roque-d’Anthéron)



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