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« La France doit assumer sa dette en Birmanie »

Le coup d’État perpétré le 1euh Février 2021 par l’armée birmane a entamé une nouvelle vague de répression sanglante et plonge la Birmanie dans un chaos sans précédent. Arrestations arbitraires, tortures, exécutions extrajudiciaires, violences sexuelles, persécutions ethniques… Les militaires accumulent crimes contre l’humanité et crimes de guerre, et pendent désormais des prisonniers politiques.

L’emprise des généraux sur le pays remonte au premier coup d’Etat de 1962. Le soulèvement populaire de 1988 contre la dictature a été réprimé dans le sang, un traumatisme toujours présent. Les résultats des élections de 1990, largement remportés par la Ligue nationale pour la démocratie – le parti d’Aung Sang Suu Kyi – sont confisqués par un nouveau coup d’État. Les militaires ont conservé le pouvoir dans un pays économiquement malmené qu’ils ont ensuite ouvert aux investisseurs étrangers sans se soucier des droits de l’homme.

Total et la France : une faute originelle

Lorsque Total a signé son contrat d’exploitation avec la junte en 1995, l’État français a garanti les investissements. Pas plus que la firme, l’Etat ne pouvait ignorer les massacres, la répression et la nature du régime qui allait profiter de la manne gazière. Cette faille originelle a été le terreau des suivantes.

Aucun de nos ministres férus de realpolitik n’est venu expliquer que l’indépendance énergétique de la France justifie parfois de s’accommoder de régimes autoritaires : le gaz birman n’a jamais été consommé en France. Bien sûr, nous avons mis en avant un « engagement » censé faire évoluer positivement les régimes autoritaires. Mais s’il a permis de faire des affaires partout dans le monde, il n’a jamais soulagé le poids de l’oppression. Nous avons répété maintes et maintes fois que si nous n’y étions pas allés, d’autres seraient partis. Autant dire que puisque les Birmans sont martyrisés, il vaut mieux que cela profite aux entreprises françaises plutôt qu’aux autres. Certains le disent encore aujourd’hui, malgré le génocide dont sont victimes les Rohingyas et les bombardements visant les populations civiles.

Soldats « bancables »

Non seulement l’extraction du gaz apportait des revenus directs importants aux militaires, mais elle les rendait « bancables » et leur permettait d’emprunter sur les marchés. Ni le gaz extrait par Total, destiné à la Thaïlande, ni ses revenus n’ont profité à la population birmane. Les revenus passaient par l’intermédiaire de la société d’État MOGE, qui ne versait qu’une petite partie de ses revenus au Trésor, la majeure partie des fonds étant destinée à des bénéficiaires «inconnus». Bien qu’une mission d’enquête parlementaire, dès 1999, ait souligné « l’inopportunité (de) l’investissement de Total dans un tel pays », l’Etat français n’a rien fait pour inviter la firme à faire machine arrière.

Dix ans plus tard, Bernard Kouchner, alors ministre, reconnaît que « le seul moyen sérieux de pression économique serait évidemment le groupe Total » mais il fallait « encore peser les choses». Ces choses qu’il faut peser ont paralysé l’action de tous les gouvernements jusqu’en 2022, même s’il n’y a aucune cohérence à affirmer à la fois que le gaz va être coupé au détriment des populations et que les Chinois vont immédiatement reprendre l’exploitation minière… On a caché que les Chinois n’ont pas attendu le départ des Français pour s’emparer d’un autre gisement. Nous avons également souligné l’apport positif de Total pour les quelques milliers de personnes bénéficiant de ses actions sociales, tournant le dos aux dizaines de millions d’autres esclaves.

trahison ultime

La réponse de la France au nouveau coup d’État du 1euh Février 2021 a été fait « avec ses partenaires européens », un argument commode pour diluer ses responsabilités. Le discours bien rodé avançait que Total est une entreprise privée : on ne peut donc pas le forcer. Cependant, lorsqu’il s’agit de lui ouvrir de nouvelles perspectives, la diplomatie française est à son entière disposition. De son côté, l’entreprise a affirmé qu’elle ne pouvait pas interrompre les versements au régime sans couper le gaz. Elle y parvient pourtant très partiellement en mai 2021 et sous pression, dans le cadre de révélations sur ses montages financiers avantageux pour les militaires.

Le gouvernement français s’est finalement appuyé sur l’ASEAN (1) et son « Consensus en 5 points », qui n’a pas enregistré la moindre avancée tangible plus d’un an après son élaboration. Malgré cela, la France persiste et évite toute rencontre publique de haut niveau avec les représentants du Gouvernement d’union nationale (NUG) formé par les démocrates birmans.

Un site gazier exploité jusqu’en juillet

Lorsqu’il n’était plus soutenable de continuer à fournir des millions de dollars à la junte, l’Europe a fini par sanctionner le MOGE qui collecte les revenus du gaz. Ultime trahison du peuple birman : les sanctions s’accompagnent d’une mesure d’exemption, à la discrétion – et probablement à la demande – du gouvernement français. Il a permis à Total de continuer à exploiter le site gazier de Yadana jusqu’en juillet 2022, permettant à la junte de recevoir des centaines de millions de dollars supplémentaires.

A l’heure où Total vient de cesser ses opérations en Birmanie, la France ne doit pas considérer qu’il s’agit d’un règlement définitif : elle doit assumer sa dette. Il doit fournir une aide humanitaire aux Birmans et un soutien diplomatique et matériel au gouvernement d’union nationale qui s’oppose à la junte.

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