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Guerre d’Algérie.  L’impensé de la « guerre des cavernes »

On connaissait les fumades lors de la conquête coloniale et l’utilisation du napalm pour mater l’insurrection. Il a fallu soixante-cinq ans pour que l’utilisation de gaz toxiques pendant la guerre d’indépendance soit révélée. Ce dossier explosif sur une guerre chimique souterraine refait surface grâce aux travaux de l’historien et archiviste Christophe Lafaye et à l’enquête de la journaliste Claire Billet, publiés dans la revue XXI.

Le chercheur et le journaliste ont recueilli des témoignages inédits de conscrits, membres des « sections cavernes », qui ont une mémoire traumatique. Ainsi, Jean Vidalenc, 85 ans, reconnaît : « Nous avons gazé les Algériens. » Il raconte avoir allumé une marmite de gaz dans un refuge souterrain où était cachée une unité ALN lors d’une opération menée en 1959 à Tolga (près de Biskra). « Le lendemain, dix cadavres ont été découverts. » Yves Cargnino, ancien membre du 75 e Airborne Engineering Company (CGAP), dit : « Nous étions entre 2 500 et 3 000. Nous avons eu beaucoup de pertes. C’est là que nous avons utilisé des gaz qui étaient soi-disant autorisés par la Convention de Genève. »

Une décision prise en 1956 au plus haut sommet de l’Etat

En réalité, recourir à ces gaz de combat « asphyxiant, toxique ou similaire » est interdite par le Protocole de Genève, que la France a signé en 1925. Mais, le pays n’étant pas officiellement « en guerre », elle a estimé qu’elle n’avait pas à le respecter. Dans un livre sur ses expériences en Algérie, la 75 e Le CGAP mentionne l’utilisation d’un gaz appelé CN2D, en insistant sur « son caractère létal en milieu clos si la concentration est trop élevée et le volume trop faible ».

La décision de créer des sections spéciales, appelées sections des grottes, a été prise le 1 euh Décembre 1956, dans le secret le plus total, au plus haut sommet de l’Etat français, explique Christophe Lafaye. Leur mission : faire la guerre dans les grottes servant de refuge tactique aux combattants de l’ALN et aux populations fuyant les représailles. L’unité spécialisée Special Weapons Battery (BAS), du 411 e régiment d’artillerie anti-aérienne, est mis en place pour « réaliser des expériences opérationnelles, mettre en œuvre des processus testés et demander à d’autres unités de généraliser l’utilisation de techniques et d’armes « spéciales » ». Parmi eux, des grenades, des bougies et des roquettes chargées de gaz toxiques. Les soldats et conscrits du contingent sont entraînés à Bourges, au 610 e Special Weapons Experimentation and Training Group (GEIAS), avant d’aller mener cette guerre très « spéciale » en Algérie.

Un secret cadenassé par le Service historique de la Défense

En 1959, le général Massu décide de l’intensifier et de la massiver. Les sections des grottes croissent « de façon exponentielle » : 95 opérations auraient été menées entre 1959 et 1961. On estime qu’au moins 200 Algériens ont été tués au cours de ces opérations, dont des femmes et des enfants. De nombreux soldats français, portés disparus, ont-ils également été victimes ? Il est difficile d’établir un bilan du fait de l’inaccessibilité des archives militaires françaises à ce sujet. « Cette guerre des cavernes reste un impensé de la guerre d’Algérie, un des derniers grands tabous »dit Christophe Lafaye.

Le dossier fait en effet partie des secrets cadenassés par l’armée française. L’historien archiviste a été licencié en septembre 2021 lorsqu’il a demandé l’accès à la documentation sur l’utilisation de ces armes en Algérie. « Le Service historique de la Défense s’est opposé à la loi de 2008 et son article sur les archives incommunicables, mais aussi à la loi sur la prévention des actes de terrorisme du 30 juillet 2021 dont l’article 25 définit un régime de communicabilité non précisé. pour certains enregistrements. »

Christophe Lafaye et Pierre Mansat, de l’association Josette et Maurice-Audin, ont alors appelé le président de la République à lever les tabous et à ouvrir toutes les archives sur l’utilisation des armes chimiques en Algérie. « Que ce soit pour les disparus algériens, pour certains prisonniers français, pour les vétérans intoxiqués (algériens et français) qui vivent encore des séquelles de ces opérations, comme pour les populations civiles vivant à proximité de ces sites et dont les ancêtres sont de possibles victimes de ces combats , les historiens doivent pouvoir faire la lumière sur ces événements. nts qui ont eu lieu il y a plus de soixante ans »écrivent-ils dans une chronique publiée dans Sortie.

Il faut faire vite, les derniers témoins sont en train de disparaître, alertent Claire Billet et Christophe Lafaye. Mais depuis qu’ils ont levé le voile sur cette terrible page de l’histoire, leurs révélations ont reçu peu d’écho dans l’opinion publique française, contrairement à celle qu’ils ont suscitée en Algérie. Le chercheur en histoire Hosni Kitouni estime que « ces massacres de prisonniers par l’usage de gaz létaux interdits par les conventions internationales peuvent constituer un crime de guerre ».

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