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France Télécom.  Un nouveau procès qui ravive toutes les souffrances


Une nouvelle épreuve. Deux ans et demi après un jugement historique, les victimes de la crise sociale massive à France Télécom voient s’ouvrir, le 11 mai, le procès en appel de l’ancien PDG Didier Lombard, de son ancien bras droit Louis-Pierre Wenès (l’ex-DRH Olivier Barberot s’est retiré – ndlr), ainsi que quatre autres managers, Brigitte Dumont, Jacques Moulin, Guy-Patrick Cherouvrier et Nathalie Boulanger.

Leur condamnation, le 20 décembre 2019, pour des faits de harcèlement moral institutionnel entre 2007 et 2008, à des peines d’un an de prison dont huit mois avec sursis et 15 000 euros d’amende, reste inédite pour les patrons du CAC 40. (les quatre cadres ayant écopé de quatre mois de prison avec sursis et de 5 000 euros d’amende pour complicité – NDLR). Comme le précise Maître Jean-Paul Teissonnière, avocat de nombreuses parties civiles : « Nous serons attentifs aux arguments avancés par la partie adverse pour justifier ce pourvoi. Le jugement de première instance est d’une dureté incroyable, à la mesure de la brutalité de ce qui s’est passé : une incroyable opération de déstabilisation des personnels et une interdiction majeure de ce qui structure une société. »

« Certains sont devenus fous »

Pour les salariés, se replonger dans ce passé douloureux ravive les blessures. Celles de la violence du plan NExT et de son volet social « ACT », qui visait à supprimer 22 000 emplois en trois ans parmi les 120 000 salariés, dont la majorité sont des fonctionnaires. Des départs sans projet social, fondés sur la pression et la mobilité forcée, effectués « par la fenêtre ou par la porte », selon les mots de Didier Lombard. Francis Le Bras, 69 ans, lui en veut beaucoup d’avoir dû subir un second procès. « Ils nous obligent à remettre le nez dans la merde », déplore-t-il. Je suis retourné à l’alcoolisme. Cela m’a coûté quinze ans de ma vie. Thierry Breton (PDG de France Télécom avant Didier Lombard – NDLR) aurait également mérité d’être jugé.

IL M’A COÛTÉ QUINZE ANS DE MA VIE. THIERRY BRETON (PDG AVANT DIDIER LOMBARD – NDLR) MÉRITERAIT AUSSI D’ÊTRE JUGÉ. C’EST LUI QUI A THÉORISÉ QUE CES ÉCONOMIES DEVRAIENT ÊTRE RÉALISÉES ! François Le Bras

C’est lui qui a théorisé qu’il fallait faire ces économies ! Jusqu’en 2007, cet ingénieur, inventeur du reroutage Télétel et Minitel sur Internet, était fier de travailler pour les anciennes PTT. Mais cette année-là, son service est passé de vingt personnes à deux. Puis son poste a été supprimé. Il sombre dans l’ennui, l’épuisement par ennui. Le 11 septembre 2009, une de ses collègues, Stéphanie Moison, se défend devant ses yeux. Un mois plus tard, Francis Le Bras est victime d’une violente arythmie cardiaque. « Depuis, j’ai toujours eu des problèmes de santé. Je ne supporte plus la moindre contrariété. Ce qui s’est passé était un gâchis infini. En parler entre victimes n’est pas facile non plus. Certains sont devenus complètement fous », résume-t-il.

« Ils n’ont pas eu le moindre regret »

De mai à juillet 2019, après deux mois d’intenses débats, des dizaines d’histoires de souffrance avaient ainsi résonné dans le tribunal. Des êtres marqués à vie et des familles brisées ont défilé jusqu’au bar, donnant corps à ce drame. Si plus d’une centaine de personnes s’étaient constituées partie civile, seuls 39 dossiers avaient été retenus par les juges d’instruction, dont 19 suicides entre 2007 et 2010. Des visages étaient sortis de l’ombre, comme celui de Robert Perrin, technicien à Strasbourg (Bas- Rhin), qui s’est donné la mort le 17 mai 2008. Lors de son audition, son frère Jean, 62 ans, a tenu à montrer sa photo sur grand écran. Un hommage à celui qui était aussi « son meilleur ami », précise-t-il, la gorge nouée. Tous deux fonctionnaires du même département, ils avaient vécu l’enfer. « Nous étions convoqués une ou deux fois par semaine au bureau de notre N+1, qui nous rabaissait et essayait de nous faire partir. On nous a dit de changer d’horaire et de nous faire travailler dans le secteur commercial. Un déménagement de notre site a également été évoqué. On ne pouvait même pas mettre un manteau sur une chaise, tout était dépersonnalisé.

France Télécom.  Un nouveau procès qui ravive toutes les souffrances CE QUI S’EST PASSÉ NE DOIT JAMAIS SE REPRODUIRE. MAIS J’EN DOUTE, QUAND JE VOIS L’UBERISATION CROISSANTE ET LES CONDITIONS DE TRAVAIL CHEZ AMAZON. »
YVES MINGUY

Robert, qui aimait son travail, n’en pouvait plus. » Si Jean Perrin a demandé à être entendu devant la cour d’appel, il n’attend rien d’autre que la confirmation de la première sentence : « Ça ne me ramènera pas mon frère, ni tous les autres. Ils n’auraient pas dû être condamnés uniquement pour harcèlement moral, c’est trop faible ! Ce qu’ils ont fait est bien plus que cela. Je suis toujours frappé par leur ignominie, le fait qu’ils n’ont cessé de se victimiser devant les tribunaux. Je les ai appelés « pas nous », rien n’était de leur faute. Ils n’ont pas eu le moindre regret. » Souffrant d’hypertension depuis ce temps et d’une forme de dépression latente, le sexagénaire estime qu’« un ressort s’est cassé ». À cause d’eux, des familles sont détruites. Après la mort de mon frère, j’ai continué à être harcelée. Nous sommes tous venus avec une boule au ventre. Depuis, je n’ai reçu aucune compensation d’Orange. Je ne pensais pas qu’une entreprise pouvait être capable d’autant d’inhumanité.

Pour tenter de se vider la tête, Jean Perrin se remet au jardinage. Ces dernières années, Yves Minguy se consacre à 100% à la photographie. Admirateur de l’œuvre d’Henri Cartier-Bresson, il capture des scènes de rue sur le vif pour conjurer les mauvais souvenirs. Depuis son témoignage à la barre, l’ancien agent basé près de Lille (Nord) s’est libéré d’un poids. « Je voulais entendre de la bouche des accusés qu’ils avaient fait quelque chose de stupide », explique-t-il. Quand Louis-Pierre Wenès a dit qu’avec la carrière que j’avais, il ne comprenait pas ce qui s’était passé (le dirigeant réfute cependant de faire le lien avec le plan NExT – NDRL), ça m’a permis de prendre du recul et d’avancer. »

France Télécom.  Un nouveau procès qui ravive toutes les souffrancesJE LACE MON BRAS AVANT QU’UN COLLÈGUE M’ARRÊTE. JE NE RETOURNERAI PAS AU TRAVAIL AVANT 2013. EN 2015, J’AI UNE MALADIE GRAVE, PUIS UNE AUTRE EN 2018. PLUS DE DIX ANS DE SOUFFRANCE. Béatrice Pannier

Mais cette prochaine perspective judiciaire rouvre un peu les cicatrices. Ceux laissés par le placardage de ce développeur d’applications, médaillé de l’innovation, sont arrivés dans l’enceinte de l’opérateur en 1973. Le 17 juin 2009, on lui a dit qu’il devait reprendre son entreprise. Il est transféré sur le poste téléphonique. Devant le tribunal, il dira : « Ce jour-là, j’ai pris un coup de feu. » Son état de choc est immédiatement constaté par le médecin du travail : « J’ai dû me battre pour que cela soit reconnu comme un accident de service (accident du travail des fonctionnaires – NDLR). Je n’y suis jamais retourné, s’étouffe-t-il. Je ne pouvais plus passer devant un immeuble de France Télécom. Cinq collègues se sont suicidés dans la région. »

En arrêt maladie, il se retrouve alors sans statut et prête main forte à sa femme, chef d’entreprise. « Maintenant, je ne supporte plus les contraintes. J’ai très mal vécu la période Covid. Je suis retourné voir un psychologue. Il est impératif que ce qui s’est passé ne puisse plus jamais se reproduire. Mais j’en doute, quand je vois l’ubérisation croissante et les conditions de travail chez Amazon. »

Du côté des ex-PTT, c’est bien la boussole du profit qui a guidé ce gigantesque accident industriel. Après que l’Etat actionnaire soit passé sous la barre des 50% du capital en 2004, tout est tombé à l’eau. Sous prétexte de désendettement, la logique d’entreprise prend alors le pas sur celle de service public. Le jour de l’annonce du plan NExT, la Bourse décolle. Les options d’achat d’actions sont payées. Assumant sa part de responsabilité, l’entreprise devenue Orange en 2013, condamnée à une amende de 75 000 euros, la peine maximale, n’a pas fait appel de cette décision. Une commission spéciale d’indemnisation des victimes a alors été mise en place, avec un montant moyen de 10 000 euros versés par personne.

« Pour indemniser plus de monde »

« Le tribunal correctionnel a précisé que tous les agents qui se trouvaient dans l’entreprise à ce moment-là étaient des victimes et pas seulement ceux concernés par l’instruction, glisse maître Jean-Paul Teissonnière. Nous essayons de voir si nous pouvons indemniser plus de personnes. Patrick Ackermann, représentant de la fédération SUD PTT, qui a mis en place l’observatoire du stress et des mobilités forcées avec la CFE-CGC en 2007, puis a porté plainte au nom de son syndicat en 2009, espère que ce nouveau procès sera le dernier en date. « Il doit attirer toute l’attention des médias qu’il mérite. J’aimerais que cette histoire se termine bien. Ce premier jugement doit continuer à infuser en droit du travail, même si, depuis, les pouvoirs des CHSCT se sont fortement amoindris. »

France Télécom.  Un nouveau procès qui ravive toutes les souffrancesLA CONFIRMATION DE LA PHRASE « NE RAPPELERA PAS MON FRÈRE À MOI, NI À QUICONQUE D’AUTRE. CETTE CONDAMNATION POUR HARCÈLEMENT MORAL EST TROP BASSE ! CE QU’ILS ONT FAIT EST BEAUCOUP PLUS QUE CELA. Jean-Pierre Perrin

Béatrice Pannier, 59 ans, a tourné la page. Elle ne compte pas s’impliquer autant dans ce second tour. « A quoi ça sert de reparler de tout ça ? Si les dirigeants veulent rester dans le déni, tant mieux pour eux, tacle-t-elle. Je vais mieux et je veux aider les autres à sortir de la spirale du burn-out. » écrire des livres a sauvé cet agent, entré à France Télécom à 19 ans. Représentante du personnel, elle sera aux premières loges du malaise lors du déménagement de sa plateforme téléphonique de Lisieux vers celle de Caen (Calvados), réunissant plus de 80 Le 26 avril 2011, elle range dans son sac un couteau de 30 centimètres de long et envoie un long mail à Stéphane Richard (PDG d’Orange suite au départ de Didier Lombard – NDLR) pour dénoncer ces dérives. avant qu’un collègue ne m’arrête. Je n’ai repris le travail qu’en 2013, en temps partiel thérapeutique. En août 2015, je me suis sentie très mal, puis une autre en janvier 2018. Plus de dix ans de souffrance », soupire-t-elle.

Comme toutes les autres victimes, elle a dû se battre pour faire reconnaître ses accidents du travail. Un long chemin qui l’a menée jusqu’au barreau du tribunal. Juste avant son témoignage, en 2019, la fille de Rémy Louvradoux était venue raconter le calvaire vécu par son père, qui s’était immolé par le feu le jour où Béatrice Pannier avait tenté de mettre fin à ses jours. Aujourd’hui, cette adepte de la méditation poursuit sa reconstruction : « Ma fille de 18 ans a eu le bac et étudie en BTS. Je peux enfin voir un avenir », sourit-elle.

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