Nouvelles locales

Errant au pays des morts

Le jour cède lentement la place à la nuit dans le silence du cloître où les cyprès touchent le ciel, les pierres encore chaudes taisent leur histoire, les cigales s’endorment. Au milieu de ce décor, des cercueils sont placés ça et là, faiblement éclairés par une petite lumière. Allongés à l’intérieur, hommes et femmes, les yeux fermés, se reposent. Soudain, un murmure s’échappe, puis un autre, encore un autre. Nous avançons un peu, intimidés au début, regardant les lèvres bouger, les visages s’animer, les yeux s’ouvrir. La première hésitation laisse place à la curiosité, on s’approche un peu plus, on s’assoit sur des strapontins répartis à l’entrée et on écoute ces gisants raconter leur vie et s’étonner de leur mort.

Un dernier hommage à Patrick Kermann

A l’origine de ce projet mémoriel créé en 1999, un écrivain, Patrick Kermann. Dramaturge français, auteur de pièces de théâtre et de livrets d’opéra, traducteur de Sénèque et d’Euripide, de Thomas Bernhard aussi, il a terminé sa vie en 2000, à l’endroit même où La mastication des morts est né… Les réalisateurs Joël Fesel et Solange Oswald ont créé le groupe toulousain Merci, autour de son écriture. Ils prennent ça Oratorio en cours – sous-titre de la pièce – pour la dernière fois, comme un ultime hommage à leur ami et mentor.

Festival d’Avignon : le sacre shakespearien de Micha Lescot

Ce voyage au pays des morts raconte, à travers les chuchotements de 22 comédiens, la vie des habitants du village fictif de Moret-sur-Raguse, au cours d’un siècle. Paysans, ouvriers, soldats de la Première Guerre mondiale, femmes heureuses ou battues… Chacun se souvient, ressasse, « mâche » les petits ou grands faits de son existence, indéfiniment, et tente de comprendre la raison de sa mort. Parce que personne ne le fait. « Je n’y croyais pas mais pas du tout j’y croyais donc quand je suis mort ça m’a fait un choc terrible » marmotte Ernestine Ronquet née Rouart (1880-1931). « Je ne suis pas mort, je me repose, nuance… » soupire pour sa part Sophie Largit (1936-1989)…

Un lien avec les morts

Rien de macabre cependant, rien d’oppressant dans cette errance nocturne. Ces êtres abandonnés à la terre confient simplement leurs regrets, leurs peurs, leurs doutes, leurs joies aussi à l’oreille attentive des spectateurs, qui vont de l’un à l’autre, captant des fragments de souvenirs, des morceaux de vie, souriant souvent à des ou des anecdotes amusantes. Parfois les morts se redressent, se crient dessus, se crient dessus, se crient dessus, comme ils le faisaient quand ils étaient vivants. Ne se connaissent-ils pas tous ou presque ?

Sous la voûte désormais parsemée d’étoiles qui recouvre le cloître de la Chartreuse, la promenade dans l’au-delà s’achève. On repart en laissant les morts reposer en paix, avec le vague sentiment d’avoir partagé avec eux un moment privilégié, une certaine complicité même…

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