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Djaïli Amadou Amal : « Ma seule arme est d’écrire et de parler ». Entretien avec l’auteur de « Impatientes »

Avec « les Impatientes » (éd. Emmanuelle Collas, 2020), son précédent roman, le Camerounais Djaïli Amadou Amal, peul et musulman, a connu un succès phénoménal. Le livre a été couronné, entre autres, par le Goncourt des lycéens, le prix du livre Orange en Afrique et le prix Métis des lycéens. Elle a analysé, de l’intérieur, les conséquences du mariage forcé et de la polygamie à travers le destin de trois femmes issues de familles aisées au Cameroun. Dans « Cœur du Sahel », on suit pas à pas Faydé (15 ans), une chrétienne partie rejoindre ses amies Sarafa et Bintou, devenues servantes à Maroua. Employée dans une riche famille musulmane polygame, Faydé tombe amoureuse d’un cousin du clan de ses employeurs qui lui promet un avenir riche…

Quel est le contexte de l’histoire de Faydé ?

En Occident, mais aussi en Afrique, notamment dans le sud de mon pays, on parle beaucoup du changement climatique. On parle aussi d’insécurité et de Boko Haram, mais cela reste abstrait. En introduisant ces sujets dans une œuvre de fiction, je voulais qu’ils l’emportent dans la réalité. Au Cameroun, nous avons quatre aires culturelles et plus de 236 ethnies. Pas moins de 100 rien que dans le nord du pays ! Il est inconcevable aujourd’hui de continuer à penser qu’il existe une supériorité de certaines ethnies sur d’autres et d’en pointer certaines en brandissant des préjugés : l’une serait constituée de voleurs, l’autre de bandits ou de femmes frivoles. Je voulais aussi écrire une histoire d’amour.

Quel est l’itinéraire de votre héroïne ?

Elle vit dans un village. Sa mère ne veut pas la laisser partir. Faydé, du haut de ses 15 ans, lui dit : « Dans la lutte pour la survie, le rêve n’a pas sa place. Elle essaie seulement de survivre en aidant sa mère et ses petits frères. Le père a disparu après un raid de Boko Haram. On ne sait pas s’il les a suivis volontairement ou s’il a été enlevé. A Maroua – ville de mon enfance – Faydé fait partie des milliers de figures invisibles que sont les serviteurs, les esclaves des temps modernes. On les méprise, on les maltraite, on les viole. Faydé la chrétienne va d’ailleurs tomber amoureuse d’un homme impossible pour elle, presque interdit.

Il y a Leïla, qui est un personnage féminin, tout le contraire de Faydé. Leïla ne peut pas voir au-delà du bout de son ordinateur portable…

Entre Leïla et Faydé, j’ai voulu montrer la différence entre une soi-disant jeune fille de bonne famille qui va au collège, se connecte au monde et peut se permettre de rêver, et cette autre jeune fille qui lutte pour sa survie et celle d’elle-même. famille. . L’un est enfantin, l’autre tellement mature. Je voulais montrer tout ce qui touche aux facilités de la vie citadine et aux difficultés de la vie villageoise. On voit que l’eau en ville n’est que de l’eau, alors qu’à quelques kilomètres de là, des gens meurent de soif. En ville, la nourriture est jetée. Au village, nous ne pouvons plus cultiver, et donc manger, à cause de Boko Haram et du changement climatique qui entraînent l’insécurité. Dans la ville, le terrorisme reste un sujet abstrait. Il a fallu attendre les premiers attentats-suicides dans notre ville pour que chacun se dise : ah, c’est à côté. C’est donc bien réel !

« Avec les personnages de Leïla et Faydé, j’ai voulu montrer ce qui relève des facilités de la vie en ville et des difficultés de la vie au village. »

Vous parlez de changement climatique…

Elles touchent les agriculteurs, les éleveurs, les pêcheurs. Il y a quelques mois, une grande tuerie a eu lieu entre pêcheurs et éleveurs à cause d’un point d’eau. Le lac Tchad étant asséché à plus de 80%, les pêcheurs ont commencé à creuser pour trouver de l’eau. Nouvelle méthode de pêche. Du côté des agriculteurs, les terres arables disparaissent, les pâturages se raréfient et, à la moindre étincelle, ça explose. Là, c’est un boeuf qui s’est coincé dans un trou creusé par un pêcheur. Il y a eu une escalade. Des milliers de personnes déplacées à l’intérieur du pays ont fui avec des femmes et des enfants. Beaucoup sont allés alimenter le trop-plein de la ville de Maroua.

Et la présence de Boko Haram ?

L’armée camerounaise se bat bien, mais on entend parler chaque semaine d’incursions de Boko Haram dans les villages. Ils pillent les récoltes, assassinent les habitants, mettent le feu. Les filles sont les premières victimes. Dans les attentats-suicides, ce sont toujours de très jeunes filles qui sont utilisées comme bombes humaines. Aujourd’hui, on parle aussi de « l’État islamique » en Afrique de l’Ouest, qui serait présent, y compris dans l’extrême nord du Cameroun.

La polygamie est courante…

Nous sommes au Sahel. Cette réalité existe. Il a ses propres hiérarchies. La première femme le fait sentir au serviteur. Elle lui dit de nettoyer son appartement avant celui du deuxième, puis du troisième. On assiste à la décision du mari de prendre une quatrième épouse, qui se confie à la première et se charge de l’annoncer aux autres. La troisième est folle de rage, car elle va être remplacée, tombant de son piédestal. La seconde est plutôt contente… Faydé sert de bouc émissaire commode au troisième, qui déverse sa colère sur elle. Dans le salon, le mari occupe le canapé. D’autres hommes dans la pièce, même des enfants, sont sur le canapé. Les femmes sont sur le tapis. On retrouve ce type de hiérarchie dans la maison des femmes : épouses et mères sont sur le canapé, leurs enfants sur le tapis. Le domestique n’a même pas droit au tapis.

«Chaque semaine, Boko Haram pille les récoltes dans les villages
et assassiner les habitants. Les filles sont les premières victimes. »

Comment votre roman est-il reçu dans votre pays natal ?

L’accueil général est bon, mais certains, bourrés de préjugés, font des commentaires négatifs sans en avoir lu une ligne. On me dit être instrumentalisée par des occidentaux, une mauvaise femme musulmane sans voile, qui agit contre nos traditions. L’Etat camerounais me soutient. « Les Impatientes » est au programme de toutes les classes de terminale. Je suis attristé par les réactions des gens chez nous qui sont très mitigés, avec la fierté d’avoir une fille qui écrit, mais qu’on ne peut plus faire taire ! Certains me donnent ce conseil : « Arrêtez ! »

Vous avez raconté comment la lecture a changé le cours de votre vie. La littérature reste-t-elle un élément crucial de libération, malgré le poids des traditions qui pèsent, notamment sur les femmes ?

Ma seule arme est d’écrire et de parler. J’ai créé l’association Femmes du Sahel, qui promeut l’éducation et parraine des enfants. Nous avons payé la scolarité de 400 enfants pour l’année 2021-2022. Nous créons des bibliothèques scolaires dans les écoles primaires. Nous réhabilitons les bibliothèques dans les lycées. Avec le soutien de l’Ambassade de France, nous avons installé des bibliothèques dans la ville de Douala et nous avons un autre projet au Nord Cameroun. L’idée étant de mettre des bibliothèques et des livres partout, même si, dans notre pays, il est d’usage de dire que « si tu veux cacher quelque chose à un Camerounais, il faut le mettre dans un livre » !

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