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Daniel Roger : « Le pillage archéologique prive de toutes les connaissances qu’une découverte pourrait apporter »


Une épave antique pillée au large de Cannes, plus de 27 000 pièces d’une valeur « inestimable » saisies à un particulier en Lorraine, des trous creusés dans un château en Ariège… Depuis plusieurs décennies, les cas de pillages archéologiques se multiplient à travers le territoire. Au point de pousser les spécialistes à tirer la sonnette d’alarme.

Selon un rapport publié en 2018 par Xavier Delestre, conservateur général du patrimoine, le nombre d’objets d’intérêt clandestinement exhumés est estimé à plus de 2,4 millions par an. Un numéro « spectaculaire » mais qui « est sans doute très inférieur à la réalité« , affirme-t-il, bien qu’il donne un aperçu de « l’ampleur des pertes scientifiques« associée.

Qu’il s’agisse d’une « chasse au trésor » avec détecteur de métaux ou non, de fouilles clandestines ou d’un trafic illicite d’artefacts, toutes ces pratiques sont considérées comme du pillage. Et ils ne sont en effet pas sans conséquence sur le travail des archéologues qui s’emploient à reconstituer notre patrimoine et notre passé.

A Saint-Germain-en-Laye dans les Yvelines, le Musée national d’archéologie a choisi de consacrer une exposition entière à ce phénomène et à son caractère destructeur. A cette occasion, GEO.fr s’est entretenu avec Daniel Roger, conservateur général du patrimoine, responsable scientifique du musée et commissaire de l’exposition.

⋙ « Stolen Past », l’exposition qui met en lumière le fléau des pillages archéologiques et des chasses au trésor

GEO.fr : Pourquoi le pillage archéologique est-il considéré comme destructeur ?

Daniel Roger : Le pillage archéologique est un phénomène de plus en plus répandu, malheureusement, à travers l’Europe. Et c’est un vrai problème pour les archéologues car cela les prive de toutes les connaissances que fournirait une fouille bien menée. Tout est affaire de contexte, de contexte archéologique. Un trésor en soi ne dit rien. Du moins on ne peut pas dire des objets tout ce qu’on voudrait savoir sur eux. A travers la fouille, l’objectif des archéologues est de répondre aux questions scientifiques qui se posent afin de recontextualiser, d’expliquer qui était là, comment c’est arrivé, quand, pourquoi… En ne collectant que les objets, le pillage conduit à la destruction de le contexte archéologique. Il devient alors très difficile, voire impossible, de raconter une histoire, de reconstituer le fil d’une histoire. Il y a une vraie privation d’information. Lorsque vous partez à la chasse au trésor, vous ne devenez pas riche. Au contraire, nous appauvrissons la connaissance archéologique de tout ce que les objets pourraient nous apporter.

A travers l’exposition, vous citez notamment l’exemple du sanctuaire de Couan. De quoi s’agit-il ?

Il s’agit d’un dossier de pillages réels caractérisés, de A à Z, qui ont eu lieu il y a plusieurs décennies, en 1977. Dans la commune de Saint-Aubin-des-Chaumes dans la Nièvre, un ancien potier a prospecté sur un site à l’aide d’un détecteur et découvert dans une fosse un ensemble de milliers de pièces dont des statuettes en bronze. Il les rapporta, fit plusieurs moulages et revendit les objets. Ce n’est qu’en 2008 – il y avait alors une prescription – que le pilleur a révélé les éléments de l’affaire. Les fouilles ont confirmé que la fosse faisait partie d’un sanctuaire romain dédié à Mars Cobannus. Mais le pillage a conduit à l’éparpillement des objets dans différents musées, institutions et collections. Aujourd’hui, seuls les moulages effectués par le pilleur sont conservés. C’est désormais tout ce que le public français peut voir d’objets ayant autrement quitté le territoire ou définitivement perdus. Cela montre donc la frustration que l’on peut ressentir, archéologues et public, face à ces objets.

Aujourd’hui en France, il ne reste que des moulages d’une partie des objets exhumés de la fosse du sanctuaire de Couan en 1977. © Emeline Ferard

Que faire si l’on découvre un vestige archéologique ?

Il est tout d’abord important de rappeler que toute fouille destinée à la recherche de vestiges archéologiques doit être autorisée par les services des directions régionales des affaires culturelles (DRAC, qui dépendent du ministère de la culture). De même, l’utilisation d’un détecteur de métaux pour rechercher des restes est interdite sans demande préalable d’autorisation administrative. L’autorisation du propriétaire du terrain est également requise. Si c’est une découverte fortuite (réalisé par le « pur effet du hasard » selon le Code civil, ndlr)on peut alors parler de « trésor » et il faut le déclarer aux services régionaux d’archéologie des directions régionales des affaires culturelles.

A qui appartiennent alors les restes découverts ?

Selon la législation, tout objet découvert appartient pour moitié à son découvreur (celui qui l’a trouvé, ndlr) et l’autre moitié au propriétaire du terrain où elle a été trouvée. Mais il y a eu récemment un changement dans la législation. Désormais, si le « trésor » est découvert sur un terrain dont le propriétaire a changé depuis 2016, il appartient à l’Etat. Le problème est que dans certaines situations, le système est très insatisfaisant car il est difficile de retrouver le propriétaire d’un objet ou son découvreur. Par exemple, j’avais un dossier d’une résidente qui avait fait des travaux chez elle en faisant appel à une entreprise. Des vestiges ont été retrouvés lors des travaux et l’entreprise a cédé ses droits au propriétaire. Sauf que, selon la loi, le découvreur n’est pas l’entreprise elle-même mais le travailleur qui a effectivement trouvé les objets. Ce qui est beaucoup plus compliqué à déterminer. Alors aujourd’hui, cette femme garde des choses dont elle ne possède que la moitié et qu’elle ne peut vendre. Et j’ai vu beaucoup d’autres cas similaires.

(A noter que ces règles ne s’appliquent pas aux objets archéologiques trouvés à l’aide d’un détecteur. Le simple fait d’avoir utilisé un tel outil suffit à retirer la nature du « trésor » de la découverte et au découvreur tout droit de propriété, ndlr) .

Il faut aussi une autorisation pour exporter un objet archéologique hors de France…

Absolument. Aucun objet archéologique ne peut quitter le territoire national sans un certificat d’exportation délivré par les autorités compétentes. Dans notre exposition, nous montrons, par exemple, le cas d’une vingtaine de pièces gauloises qui ont failli fuir aux États-Unis et ont été saisies par les douaniers de l’aéroport de Roissy en 2018. Cela permet aussi de poser le problème du trafic de biens culturels, qui est un sujet beaucoup plus vaste mais qui est loin d’être anodin. C’est même le troisième trafic le plus important (en termes de volume, ndlr) après celles des armes et de la drogue. Tout cela contribue à priver les archéologues, mais pas seulement les archéologues, le public aussi, de leur patrimoine et de toutes les histoires qui peuvent se raconter autour des objets archéologiques.

>> L’exposition « Passé volé, dans les coulisses» se tient du 26 mai au 29 août 2022 au Musée national d’archéologie – Domaine national de Saint-Germain-en-Laye (78).

>> A l’occasion des Journées Européennes de l’Archéologie (JEA), les 17, 18 et 19 juin, le Musée National d’Archéologie a concocté un vaste programme d’ateliers, de conférences et de visites guidées pour découvrir ses collections.

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