comment Thomas Jolly est devenu directeur de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024

L’ancien directeur du Centre dramatique national d’Angers a su convaincre les organisateurs par son sens de la démesure et ses succès populaires au théâtre, à l’opéra et, plus récemment, avec « Starmania ».

« Un Coca-Cola ordinaire s’il vous plaît. Avec beaucoup de sucre. » A peine assis à la table d’un café du 2e arrondissement de Paris, Thomas Jolly commande son carburant du jour. « J’ai besoin de sucre », répète-t-il en enlevant son écharpe jaune. En cette fin de février glaciale, la fatigue se lit sur le visage du réalisateur de 42 ans. Depuis plus d’un an, il a abandonné les scènes de France pour la Seine parisienne, où se déroulera la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024. « J’ai changé d’univers », sourit ce touche-à-tout du spectacle vivant. Une fois de plus.

Après avoir triomphé dans la cour d’honneur du festival d’Avignon en 2018, il a enfermé les spectateurs pendant 24 heures devant Henri VI Et Richard III en 2022, réinventé Roméo et Juliette à l’Opéra Bastille en 2023 et a mis en lumière une nouvelle version de StarmaniaThomas Jolly a accepté un nouveau défi : devenir le directeur artistique des cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024. Le sucre et l’excitation font soudain effet. « Je crois que les émissions sauvent le monde »» lâche-t-il en évoquant ce projet pharaonique, qui devrait rassembler 300 000 personnes sur les quais et plus d’un milliard devant leurs écrans.

« J’ai dit n’importe quoi! »

La nouvelle aventure de Thomas Jolly commence en octobre 2021. Les organisateurs des Jeux olympiques de 2024 viennent d’annoncer leur idée folle : implanter la cérémonie d’ouverture sur la Seine. A cette occasion, le journal L’équipe veut donner carte blanche à trois artistes « de laisser libre cours à leur imagination et de dessiner à leur guise l’entrée dans la Seine des Jeux de Paris ». Le nom de Thomas Jolly est évoqué dans l’éditorial. La journaliste en charge du dossier, Rachel Pretti, ne le connaît pas, mais décide de l’appeler.

Thomas Jolly réside alors à Angers (Maine-et-Loire), où il dirige le Centre national du théâtre (CDN), et fait face aux aléas du Covid-19 qui gangrènent le monde de la culture. « Au début, je pensais que c’était une blague », se souvient le réalisateur, pas vraiment fan des JO ni du sport. Mais son amour des défis prend le dessus. Pendant deux heures, il imaginez le groupe de rap PNL chantant L’hymne à l’amourla chanteuse Yseult chantant le Marseillaise juchée sur une immense tête de roi de France, Catherine Deneuve ou Marion Cotillard en Olympe de Gouges… « Je n’en savais rien, j’ai dit des bêtises ! » il rit.

« Pour être honnête, je trouve que les cérémonies d’ouverture ont un format trop long, mal structuré, ennuyeux… Même s’il y a du potentiel pour un spectacle artistique !

Thomas Jolly, réalisateur

sur franceinfo

Son enthousiasme et son énergie épatent le journaliste. « Je me suis dit, très modestement : si je pouvais, je le prendrais !se souvient Rachel Pretti, qui lui consacre une double page, sous le titre flamboyant : « Que la Seine s’enflamme ».

«Nous cherchions notre Danny Boyle»

Thierry Reboul, directeur exécutif de Paris 2024, est tombé sur cet article. Il est à l’origine de l’idée de la cérémonie sur la Seine, mais tout reste à construire. « Rien de ce que proposait Thomas Jolly n’était vraiment réalisable, il ne connaissait pas le sujet », il sourit. Reste que le nom de Thomas Jolly est désormais écrit quelque part dans sa tête.

Pendant des mois, le « m. création » des Jeux olympiques de 2024 a rencontré des dizaines de Personnalités artistiques, cinéastes et chorégraphes français. «Nous cherchions qui serait notre propre Danny Boyle» se souvient-il, en référence au réalisateur anglais de Slumdog Millionaire Et Trainspottingderrière la spectaculaire cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Londres en 2012. « Beaucoup de gens nous le demandaient, mais je n’étais pas convaincu. Je n’ai pas trouvé exactement ce que je cherchais… »

En mai 2022, Thierry Reboul décide de faire appel à Thomas Jolly. Ce dernier n’hésite pas une seule seconde. « Je ne suis pas impressionné par beaucoup de gens, ni par beaucoup de choses, dit-il avec son flegme habituel. C’est ma chance et ma croix dans la vie. Les deux hommes se retrouvent en fin d’après-midi dans un autre café parisien. « Nous avons dû partir vers 2 heures du matin dans un état qui ne nous permet pas de prendre la voiture », c’est un euphémisme de Thierry Reboul. Dans son esprit, une chose est désormais sûre : Thomas Jolly est la personne qu’il lui faut pour construire cette cérémonie hors du commun.

« Je me précipite dans le bureau de Tony Estanguet en disant : ‘Je l’ai trouvé !’ »

Thierry Reboul, directeur exécutif de Paris 2024

sur franceinfo

Les rencontres s’enchaînent pour Thomas Jolly. D’abord avec Tony Estanguet, le président du comité d’organisation des JO. « A cette époque je n’avais pas encore vraiment travaillé sur mon sujet, je n’avais pas fait de dossier ni de lettre, dit le directeur. Je suis dans une forme de petite inconscience heureuse. » Vient ensuite la rencontre avec Anne Hidalgo, la maire de Paris. Tout le monde est séduit par l’énergie et la passion du réalisateur, qui réitère sa volonté de transformer la cérémonie en une grande histoire française. « Ce qui est incroyable, c’est le courage qu’il a. » analyse le metteur en scène Jean-François Sivadier, qui l’a encadré lors de ses études à l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique. « Il adore les défis ! »

Vingt minutes pour convaincre

Les choses se corsent durant l’été 2022. Thomas Jolly doit présenter son projet au Comité international olympique. Fini les terrasses de café. Une cinquantaine de membres du CIO l’attendaient à 9 heures le 22 août, autour d’une grande table de réunion. Ambiance commission parlementaire, avec micro et boîte de traduction. Le président du CIO, Thomas Bach, a fait le déplacement. Thomas Jolly a vingt minutes pour convaincre.

« Encore une fois, je n’ai pas été vraiment impressionné, explique le réalisateur. A A l’époque, je dirigeais le Centre dramatique national d’Angers, j’avais des tournées en cours, des répétitions pour Starmania. Mon la vie n’a pas du tout été écrite pour faire autre chose. » Elle sera pourtant bouleversée quelques minutes plus tard, sous la forme d’un SMS de Tony Estanguet, reçu à 10h27 : « Bienvenue. Félicitations, cette aventure va être folle. Heureux de la partager avec vous. A bientôt. Tony Estanguet. »

Quelques jours plus tard, Thomas Jolly rencontrait Emmanuel Macron pour entériner la décision du Comité olympique. « On ne peut pas être choisi sans avoir le titre de chevalier de toute l’armée franco-mexicaine », grince Armand de Rendinger, consultant international pour le sport et les JO. Ce sera une formalité pour le réalisateur, qui convainc également le président de la République en l’interrogeant sur sa vision de la France, son histoire, son histoire.

« Là, c’est le rouleau compresseur »

Le 21 septembre 2022, le nom de Thomas Jolly a été officiellement dévoilé comme directeur artistique des cérémonies. « Là, c’est le rouleau compresseur », rappelle le réalisateur. En quelques mois, il doit achever ou abandonner des projets initiés depuis des années. « J’ai accouché Starmania après trois ans de gestation », souffle le quadragénaire.

Et que faire de sa place à la tête du centre dramatique national d’Angers ? Dans un premier temps, Thomas Jolly pensait pouvoir trouver un arrangement pour conserver la direction, après une période intérimaire de dix-huit mois dédiée aux JO. La ministre de la Culture de l’époque, Rima Abdul-Malak, l’a soutenu dans cette démarche, assure-t-il. Mais certaines équipes du CDN ne voient pas les choses de cet oeil. Le conflit interne s’intensifie, certains pointant du doigt l’état des finances de l’institution, tandis que d’autres critiquent ses trop nombreux projets extérieurs.

« À la seconde de StarmaniaJe commence le show, je rentre dans ma loge et j’écris ma lettre de démission », dit Thomas Jolly. L’épisode a laissé des traces. « Cette période a été très difficile, parfois violente »il avoue, avant d’adresser un tacle : « L’institution est incapable de faire face à une situation exceptionnelle. »

Une Tour Eiffel inversée ?

Le début de l’année 2023 ouvre un nouveau chapitre. « J’ai démissionné, j’ai déménagé… J’ai fait une sorte de réinitialiser« , explique Thomas Jolly. L’acteur doit désormais remplir cette page blanche avec le récit de sa cérémonie. Il s’entoure d’un historien, d’un romancier, d’un homme de théâtre et d’un scénariste. La petite équipe fait connaissance lors d’une balade sur la Seine en bateau fluvial. Le temps est glacial, mais le décor est magnifique. Le groupe d’auteurs s’enferme alors dans un salle de script (une salle dédiée à la création), au siège du comité d’organisation des Jeux Olympiques (Cojo), à Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis.

Désormais, le secret est de mise. Leur grand récit est conservé dans un coffre-fort numérique. Pas question de divulguer la moindre information sur le contenu de la cérémonie. Le projet de Thomas Jolly passe ensuite au moulin d’une importante étude de faisabilité. La double lame sécurité et budget rejette 70 % de ses idées les plus folles, comme cette tour Eiffel inversée qui sera finalement abandonnée.

« À l’automne, il y a beaucoup de mauvaises nouvelles. À un moment donné, j’ai été un peu confus. »

Thomas Jolly, réalisateur

sur franceinfo

Des doutes émergent aussi publiquement, alors que la jauge du nombre de spectateurs autorisés sur les quais est sans cesse réduite pour des raisons de sécurité. « Sans vouloir jouer Cassandre, on s’est mis dans une situation irréversible en annonçant une cérémonie spectaculaire sur la Seine.note Jean-François Sivadier. Les trois quarts des pays espèrent que Thomas Jolly lui cassera la gueule. »

Coup de tonnerre

Mais le réalisateur est habitué aux contraintes. En 2018, dans la cour d’honneur d’Avignon, il a dû abandonner son décor à cause du vent. « C’était trop dangereux pour les spectateurs. Personne n’a vu le véritable décor de la pièce, mais cela n’a pas d’importance », il relativise. L’ancien directeur du festival, Olivier Py, se souvient également de cette fois où le réalisateur s’est cassé le pied, mais a quand même continué à diriger les répétitions. « Il fait partie de ces hommes pour qui le spectacle est avant tout » assure le désormais directeur du théâtre du Châtelet.

« Il peut être dans un sacrifice total. Souffrance personnelle, physique, doute… Tout cela est secondaire.

Olivier Py, directeur du théâtre du Châtelet

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Du théâtre à l’opéra en passant par les comédies musicales, Thomas Jolly a acquis une certaine agilité pour transformer les contraintes en stimulation. « Je me retrouve dans une véritable expérience créative, exactement comme à l’Opéra Bastille pour Roméo et Juliette, dont je ne connaissais pas le décor. Exactement comme avec Starmaniamême si je n’avais jamais fait de comédie musicale »il assure.

La cérémonie est désormais pratiquement gelée. Depuis début 2024, Thomas Jolly reçoit des modèles, des vidéos, des images… « C’est stimulant » il se réjouit. Les premières répétitions et castings ont également commencé, avant de s’intensifier au printemps. Thomas Jolly semble même avoir pris le goût des contraintes. Il sait que certains d’entre eux ne peuvent être esquivés. « Un gros orage au milieu d’un tableau pourrait être formidable en termes de lumière »il pense à voix haute.

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