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Nouvelles locales

Anne Simon « s’amuse avec l’inversion des rôles »

L ‘Institut des Benjaminesle cinquième tome de Contes de Marylène, initié en 2012, vient de sortir. L’auteur détaille les ressorts de cet univers foutraque et engagé.

Comment avez-vous imaginé ces Contes du Marylène ?

L’idée de la série n’est pas venue tout de suite. J’ai d’abord inventé des personnages récurrents que j’ai publiés dans des fanzines. Le geste d’Aglaé, le premier tome, est composé de nouvelles que j’ai enchaînées autour du personnage principal. La filiation politique se dessine avec la naissance de Boris, le fils d’Aglaé. Au début, j’improvisais beaucoup, maintenant tout est plus structuré et j’assume le côté série. Dix tomes sont prévus. J’alterne entre, d’une part, des albums en noir et blanc qui racontent chronologiquement la grande histoire du pays de Marylène avec toujours l’histoire de la conquête du pouvoir par un chef ou un dirigeant jusqu’à sa chute, et, d’autre part , des albums en couleur qui se concentrent sur un épisode spécifique, tels que Impératrice Cixtiteou sur la vie de personnages plus secondaires, comme Cosse de jambe.

C’est un univers à la fois délirant et très structuré. Comment travailles-tu?

La couronne qui passe de tête en tête sert d’artifice à une tragi-comédie toujours renouvelée. J’introduis, dans ce cadre narratif établi, mes questionnements politiques en toute liberté. Pour chaque livre, je définis un axe, des thèmes : la révolution féministe en Le geste d’Aglaéla critique du capitalisme et de la société de consommation avec Boris, l’enfant patateutopie et eugénisme avec l’Institut des Benjamins. Selon mes préoccupations, je puise ensuite dans mes cahiers où je note des idées, des dialogues, des citations de livres, de films ou de peintures. C’est comme un casse-tête. Tout ce qui me nourrit se mélange. Il y a des hochements de tête explicites et des références personnelles. La force de la bande dessinée est de faire travailler l’imagination. J’aime les œuvres saturées de détails. Enfant, j’étais émerveillé en lisant le petit cirque de Fred. A l’intérieur de la bande-annonce, on découvre une salle immense dans un décor très détaillé. Dans les Contes de Marylène, rien n’est logique, c’est un théâtre où j’ai tous les pouvoirs et où je mets en scène ma comédie humaine.

Pourquoi avez-vous choisi la forme du conte ?

La fable touche plus directement à l’universel. Je me cache derrière la fiction parce que je suis incapable de faire de l’autobiographie ou des dessins de presse. J’ai besoin de prendre du recul pour faire face à la réalité. Pour le tyran Van Krantz, j’avais lu les proies, cette enquête de la journaliste Annick Cojean sur les femmes réduites en esclavage, violées et torturées par Kadhafi. Cependant, à aucun moment je ne mentionne Kadhafi. De même, dans l’Institut des Benjamins, j’ai beaucoup appris sur les Lebensborn, ces fabriques d’enfants « parfaits » selon les critères de l’idéologie nazie. Le fantastique puise nécessairement dans les exemples fournis par l’humanité. Quand j’ai commencé à écrire ce volume, je n’avais aucune idée qu’un Zemmour serait candidat à la présidence ou que Poutine envahirait l’Ukraine. La réalité est pire que toute fiction que je puisse imaginer.

Que représente Simone Michel, le personnage principal de ce dernier tome ?

Elle apparaît pour la première fois dans Perséphone aux Enfers en 2006. En la dessinant avec son bandeau, je pensais à Simone de Beauvoir, mais aussi à Simone Veil. C’est un hommage à toutes les féministes avec qui j’ai grandi, tout comme Michel est une référence à Louise Michel. Mais Simon est aussi mon nom de famille tandis que Michel est le nom de jeune fille de ma mère. C’est elle qui m’a fait lire le deuxième sexe ou les sœurs Brontë quand j’étais adolescente. Ces dernières années, j’ai été ravie de voir émerger une nouvelle génération féministe et je suis curieuse de voir ce qui sortira de toutes les réflexions sur le genre et la transidentité. Dans l’Institut des Benjamins, je projette ce renouvellement des débats féministes et mon évolution. Je m’identifie à la petite Wiwine qui se moque de l’entêtement de Simone lorsqu’elle s’appelle « la réalisatrice ». Il y a dix ans, je ne voyais pas la nécessité de me dire auteur. Je ne voulais pas être réduit à mon sexe. Je revendique maintenant cette différence : être l’égal des hommes, ce n’est pas tout faire comme eux.

Comment revendiquez-vous cet engagement féministe ?

J’ai toujours été consciente de ce que je pouvais souffrir en tant que femme, mais je n’ai jamais été active dans aucun mouvement. Je redoute aussi les modes, le faux activisme, le lavage du féminisme. Je milite dans mes livres, à mon niveau, en défendant les droits des femmes, mais aussi celui des réfugiés ou des animaux. L’île de Douk Douk où Simone finit par s’exiler est Lampedusa. Je cherche aussi un moyen d’aborder le racisme au milieu de ce monde peuplé d’animaux anthropomorphes.

Pourquoi imaginer Simone en dictateur ?

Je ne veux en aucun cas insinuer qu’un féminisme à outrance conduirait à la dictature. Dans l’Institut, je me borne à évoquer l’endoctrinement des petites filles contre Boris, l’enfant patate, la haine de Simone et son obsession de la vengeance. Lorsque Simone accède au pouvoir, elle perd pied, non pas parce qu’elle est trop féministe, mais parce qu’elle est dépassée par les événements et fragilisée par une rupture. Comment devient-on dictateur ? C’est la question qui me hante. L’ivresse du pouvoir, la mégalomanie des dirigeants, la facilité avec laquelle un régime peut sombrer dans la dictature m’inquiètent. C’est l’éternel retour du tyran Van Krantz en tant que Zorglub de Spirou dans mes lectures d’enfance.

Quelle place pour les hommes au pays de Marylène ?

Les femmes sont les héroïnes de cette série et j’ai toujours tendance à trouver des circonstances atténuantes à mes personnages féminins les plus négatifs. Dans l’Institut Benjamines, J’aime inverser les rôles en réservant des tâches subalternes aux hommes. Ils sont le marié, la gouvernante et le cuisinier. Mais jouer avec le grotesque n’est pas prôner la misandrie. Tous les hommes n’ont pas de mauvais rôles. Il y a Christophe, le chat narrateur, ou Damien, dont toutes les femmes tombent amoureuses. Et je pose le problème de la castration : je reste ouvert à la souffrance masculine !

« Rigueur et discipline » sont les mots d’ordre de l’Institut : la désobéissance est-elle le but de cette histoire ?

A l’Institut, seule Wiwine soulève le paradoxe d’un enseignement qui prône la résistance et la désobéissance, alors que les petites filles doivent obéir tout le temps. J’ai été marqué par le roman de Lola Lafon le petit communiste qui n’a jamais souri. Malgré l’exploitation, et la discipline de fer à laquelle étaient soumises toutes les gymnastes, cette voie était aussi pour elles un moyen d’échapper au destin de leur mère, d’avoir un but dans la vie. C’est pourquoi Wiwine a choisi de rester à l’Institut. Elle ne fuit pas, mais elle est alors déportée pour rébellion.

Sous leurs dehors loufoques et comiques, Les Contes du Marylène sont violents et très sombres.

Je suis une personne joyeuse, mais assez pessimiste. Je ne crois pas aux remèdes miracles. Chez Marylène, tout commence dans un cirque, mais pour moi, le cirque a toujours été un spectacle joyeux sur le devant et très sombre derrière le rideau. J’aime creuser les ambiguïtés, décrire les basculements, la perversion d’une utopie comme le plaisir qu’on peut avoir à boire de l’alcool ou à manger des frites avant de devenir accro. J’ai été très marqué par l’étourdissant de Zola, ou en pub pour Végétaline avec la chorégraphie de ces frites hypersexualisées qui plongent dans un bol plein d’huile tout en gardant la ligne. J’utilise l’épopée pour démasquer l’hypocrisie et les faiblesses humaines, pas pour glorifier les héros, même s’ils sont des héroïnes.

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