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A Mayotte, au coeur du cycle de la violence

« Avant, il n’y avait que quelques huttes ici ! » se souvient un sexagénaire regardant la colline de Bonovo, un quartier de Mtsapéré, un des villages jouxtant la capitale de Mayotte, Mamoudzou. Aujourd’hui, la pente est recouverte d’immeubles arborant des tons pastel ou le gris du béton et des parpaings, avec des nuances de rouille apportées par les omniprésentes tôles, posées là comme des clôtures ou des toitures de fortune. C’est au cœur de cet amoncellement, dans lequel s’emmêlent un réseau de ruelles et d’étroits escaliers, que Skini, la vingtaine, est décédé samedi 12 novembre, victime de coups de machette, notamment à la tête. Un meurtre d’une extrême violence – un de ses bras a été coupé par les agresseurs – qui a embrasé Kawéni, au nord de Mamoudzou, d’où était originaire le jeune artiste, acteur d’une scène rap mahoraise si prolifique. quel talent.

Le samedi 19 novembre, des bandes de Kawéni et de Mtsapéré se sont rendues à Doujani, un peu plus au sud, où résident les assassins présumés de Skini. Une véritable vendetta éclate sur les hauteurs des villages avec des scènes filmées et diffusées sur Internet. Quelques heures plus tard, ces jeunes mettent enfin le feu à des récoltes, des caisses en tôle, des véhicules et un garage de quartier. « C’est juste de la folie, dit Hithouwane Ibrahim, un ancien volontaire de la police nationale résidant à Kawéni. Cela faisait quelques semaines qu’il n’y avait rien eu de grave, il suffisait d’une étincelle pour que les jeunes attaquent. Sur le chemin de leur vengeance, ils cassent des voitures et mettent le feu parce qu’ils sont en colère que l’un des leurs ait été tué. Ils agissent sous l’effet de l’adrénaline, mais cela n’a aucun sens. »

Des outils de jardinage transformés en armes blanches

Une violence aveugle qui, entre-temps, s’est exprimée mercredi 16 novembre. Un bus de collégiens se rendant à Mamoudzou a été arrêté par des jeunes à Majicavo Lamir, au nord de Kawéni, qui ont pris d’assaut le véhicule et frappé les étudiants et le chauffeur à coups de machettes. « Ma fille de 14 ans rentrait de l’université quand ils ont lapidé le bus, se souvient difficilement de Loutfi Youssouf. Arrivé aux urgences, je l’ai trouvée défigurée, la mâchoire cassée. C’était choquant. Un morceau de verre s’était enfoncé sur le côté gauche de sa gorge, heureusement qu’elle avait eu le réflexe de tourner la tête, elle aurait pu perdre un œil. » L’adolescent a dû être envoyé à La Réunion pour une meilleure prise en charge médicale. « Elle souffre, est alitée plusieurs jours et doit se nourrir avec une paille, il continue. Mais elle ne veut plus retourner à l’école, je vais devoir l’envoyer en France. Ça n’arrête pas, un vieil homme s’est fait tabasser par des jeunes récemment… c’est rageant. »

Il n’est pas rare de voir, sur les hauteurs boisées de Majicavo, de petits groupes de jeunes portant des cagoules, des écharpes ou des masques Scream, avec des machettes, ou des chombos, avec des lames plus courtes à la main. et courbé – les outils de jardinage sont devenus des armes. Une mise en scène macabre qui, couplée à l’imprévisibilité de leur menace, transforme ces jeunes en gangs armés. « Ce sont des bandes établies sur les hauteurs des communes de Koungou et Mamoudzou », explique le colonel Olivier Casties, commandant en second de la gendarmerie de Mayotte. Ironie du sort, ces gangs opèrent non loin du centre pénitentiaire, saturé de près de 400 détenus pour une capacité de 230. « Une bonne moitié de ces groupes d’émeutiers sont des étrangers, dont la moitié sont en situation irrégulière, l’autre moitié concerne des Français »ajoute le colonel Casties.

La question de l’immigration et de la sécurité a saturé le débat public dans l’archipel depuis vingt ans et les élections, où le RN est arrivé en tête au second tour de l’élection présidentielle. Estelle Youssouffa, députée des Libertés, Indépendants, Outre-mer et Territoires de la première circonscription de Mayotte, en joue. Elle ose affirmer sur les bancs de l’Assemblée nationale que l’île est sous l’emprise de « les barbares en short »ajouter « très souvent des étrangers en situation irrégulière ». Ces propos clairement xénophobes sont partagés par le « républicain » Mansour Kamardine, qui a défendu cette semaine une « projet de loi ad hoc » avec une batterie de propositions surréalistes sur l’interruption des services tels que les soins hospitaliers, l’éducation ou l’hébergement des étrangers sans papiers.

Cependant, cette obsession migratoire ne correspond pas à la réalité du terrain, comme le remarque Hithouwane Ibrahim. « Ces jeunes ont des familles, ils sont au K2, ils sont au T12 ! s’indigne-t-il en énumérant les écoles de la région. Ils sont vraiment petits, ils ont tout au plus 17 ans, collégiens et lycéens, filles et garçons, et on ne leur dit rien. » Une extrême jeunesse des délinquants qui interpelle aussi le colonel Casties : « Nous avons des jeunes de 11 à 14 ans qui se coupent les mains. Mais c’est compliqué d’expliquer et d’entendre qu’on est en responsabilité pénale à cet âge. »

Une fédération citoyenne contre la délinquance

L’envoi de troupes supplémentaires sur l’île est loin de faire l’unanimité. « Les élites veulent plus de policiers et de gendarmes, mais on ne demande pas à un bombardier d’aller pêcher, car il lâchera des bombes pour avoir du poisson ! lance Hithouwane. Cela ne fera qu’apporter plus de violence, vous ne pouvez pas appeler quelqu’un d’autre pour éduquer votre enfant. » C’est là que le bât blesse : des vidéos montrent des adultes, femmes et hommes, accompagnant des jeunes cagoulés ou masqués lors de leur « départ pour la guerre ». « On a régulièrement le spectacle extrêmement triste d’adultes observant les agissements des mineurs, les soutenant parfois en les haranguant, leur apportant de la nourriture »déplore le commandant en second de la gendarmerie.

« La dernière fois, devant la MJC de Kawéni, des jeunes sont passés encagoulés, avec des pierres. Les adultes qui étaient là, moi y compris, n’ont rien fait et ont attendu que la police lance des grenades lacrymogènes. S’il y avait un minimum de solidarité entre nous, ce ne serait pas comme ça. », conclut Hithouwane Ibrahim, qui souhaite mettre en place une fédération citoyenne contre la délinquance, au niveau départemental. A Tsingoni, dans l’ouest de l’île, certains villages appliquent encore une forme de « justice de proximité », présente jusque dans la devise de Mayotte, « Ra Hachiri » (soyez vigilant). Cela remet en cause la faillite de l’État français et sa stratégie menée par Gérald Darmanin et Éric Dupont-Moretti, venus en août. « La révision locale du jus soli n’est pas anecdotique : Mayotte se présente comme un laboratoire où sont testées les mesures de durcissement du droit à la nationalité. La migration est aujourd’hui une question de survie économique : le PIB de Mayotte est treize fois supérieur à celui des Comores ; vingt-cinq fois plus que celui de Madagascar », analysait le sociologue Nicolas Roinsard. L’île reste un laboratoire.

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