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à la frontière entre l’Illinois et le Missouri, « pro-vie » et « pro-choix » s’affrontent

Le fleuve Mississippi coupe en deux l’agglomération de Saint-Louis. A l’ouest, côté Missouri, se trouve la ville de Saint-Louis, capitale du blues, fondée en 1764 par un marchand de fourrures français en mémoire de Louis IX, dominée par une arche majestueuse qui symbolise la porte de l’ouest. Américain. De l’autre côté, du côté de l’Illinois, se dresse East Saint-Louis, une municipalité industrielle en déclin.

De nos jours, le fleuve semble plutôt séparer deux Amériques. Si la Cour suprême annule la décision « Roe vs Wade », qui a légalisé l’avortement en 1973, le Missouri, État républicain à forte population évangélique, interdirait immédiatement l’interruption volontaire de grossesse (IVG), à quelques exceptions près. De son côté, l’Illinois, État démocratique du Midwest, a déjà réaffirmé que tous les candidats à l’avortement seraient les bienvenus sur son territoire.

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Illustration des divergences qui se profilent entre États pro et anti-avortement, le conflit entre les deux voisins n’est pas nouveau. Dans le Missouri, le nombre de cliniques a fortement chuté. En cause : la mise en place de barrières réglementaires strictes (obligation pour les médecins d’avoir des privilèges d’admission dans les hôpitaux de proximité, largeur minimale des couloirs, taille des portes, etc.). En 2020, seulement 167 IVG ont eu lieu dans la dernière clinique publique à en pratiquer une, à Saint-Louis. C’est une baisse de 97% en dix ans. « En réalité, nous vivons déjà dans un monde post-Roe », souffle Mallory Schwarz, directeur de l’association Pro Choice Missouri.

« Les populations les plus défavorisées seront les plus touchées »

Depuis des années, les femmes traversent donc le Mississippi pour bénéficier des lois plus favorables de l’Illinois. Certaines se rendent à la Hope Clinic for Women, située à côté d’une aciérie à quelques minutes de la frontière. Les femmes qui suivent sont pauvres et presque toutes afro-américaines. « Les populations les plus défavorisées seront les plus touchées par l’interdiction de l’avortement », déclare Alison Dreith, responsable des partenariats à la Midwest Access Coalition (MAC).

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Pour cet organisme basé en Ilinois, qui prend en charge les frais des patients les plus démunis, l’heure est venue  » renforcement « . « Depuis la révélation début mai du document de travail de la Cour suprême (un aperçu de l’abrogation de la décision Roe contre Wade, ndlr), les dons sont en hausse. Nous prévoyons maintenant d’élaborer des stratégies pour lever plus de fonds et grandir. »

Elle n’est pas la seule à s’organiser. A Saint-Louis, ThriVe est également actif. Dans son bâtiment moderne aux couleurs vives, ce centre de grossesse veut proposer une alternative à l’avortement. Il permet aux femmes enceintes d’accéder à divers services (cours à la parentalité, logement, soins médicaux, aide sociale, tests médicaux, etc.) dans l’espoir qu’elles renoncent à l’avortement. L’équipe se targue de ne pas être moralisatrice – un défaut qui a parfois rendu un mauvais service au mouvement pro-vie, jugé trop agressif envers les femmes. « Nous adoptons une approche de bon Samaritain, » dit sa charismatique réalisatrice afro-américaine, Bridget Van Means.

De nombreuses batailles judiciaires entre États à venir

Les structures de ce type, souvent adossées à des organisations chrétiennes, se multiplient. « La lutte contre l’avortement est le grand enjeu humanitaire de notre temps. De nombreux donateurs fortunés sont prêts à financer des établissements de soins centrés sur les femmes désespérées parce qu’ils croient en la valeur de la vie dès la conception », dit Bridget Van Means.

Présent dans six états, ThriVe veut se développer  » rapidement sur le territoire, notamment grâce à la télémédecine. « Des centaines de milliers de femmes à travers le pays, à qui on a dit toute leur vie « mon corps, mon choix », seront stressées voire en colère de ne plus avoir accès à l’avortement. Nous devons donc augmenter nos ressources pour répondre à l’augmentation du volume. »

Des batailles juridiques sans fin

La décision finale de la Cour suprême sur l’avortement doit être annoncée en juin, mais les questions fusent déjà à travers le Mississippi. En mars, la députée conservatrice du Missouri, Mary Elizabeth Coleman, a proposé d’autoriser les citoyens ordinaires à poursuivre en justice les personnes qui aident les femmes du Missouri à se faire avorter dans un autre État. Une situation inédite dans l’histoire américaine récente, où les États fédérés n’ont pas le pouvoir de légiférer en dehors de leurs frontières.

« Le fait que la vie soit moins bien protégée selon l’endroit où l’on se trouve dans le pays est une aberration. Et l’idée qu’il faille tuer son enfant pour réussir économiquement est révoltante ! », insiste l’élue catholique mère de six enfants, devenue le visage de la lutte pro-vie dans le Missouri.

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Professeur spécialisé dans l’avortement à l’université de Drexel (Pennsylvanie), David Cohen craint que l’abrogation de Roe contre Wade n’entraîne des batailles juridiques interminables entre les États. D’autant plus que l’émergence de la télémédecine et de l’IVG médicamenteuse, qui peut être pratiquée à l’aide de pilules envoyées par la poste, augmente la tentation des États conservateurs d’adopter des lois inédites à portée extraterritoriale. « Si Roe contre Wade se termine, nous allons voir les États prendre de nombreuses mesures extrêmes pour limiter les déplacements des patients ou criminaliser les femmes qui se font avorter », il explique.

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L’opinion publique américaine ouverte au compromis

Des manifestations en faveur de la légalisation de l’avortement sont prévues le samedi 14 mai dans les rues de nombreuses villes américaines, suite à l’appel de multiples organisations.

L’opinion publique semble plutôt ouverte au compromis : selon un sondage publié début mai par l’institut Pew Research Center, seulement moins d’un Américain sur trois est favorable à une légalisation ou à une interdiction sans exception.

Toujours selon cette enquête, 61% des Américains pensent que l’avortement devrait être légal, un chiffre relativement stable depuis 1995.

Comme pour tant d’autres problèmes de société, l’écart entre les démocrates et les républicains est large, et plus marquée qu’il y a quinze ans : huit démocrates sur dix sont favorables à l’autorisation légale de l’avortement (63 % en 2007), contre seulement 38 % chez les républicains (39 % en 2007).

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